Google
This is a digital copy of a book thaï was preservcd for générations on library shclvcs before il was carcfully scanncd by Google as part of a projecl
to makc the workl's books discovcrable online.
Il lias survived long enough for the copyright lo expire and the book to enter the public domain. A publie domain book is one thaï was never subjeel
lo copyright or whose légal copyright lerni lias expired. Whether a book is in the public domain may vary country locountry. Public domain books
are our gateways lo the past. representing a wealth of history. culture and knowledge thafs oflen dillicull to discover.
Marks, notations and other marginalia présent in the original volume will appear in this lile - a reminder of this book's long journey from the
publisher lo a library and linally to you.
Usage guidelines
Google is proud to partner with libraries lo digili/e public domain malerials and make ihem widely accessible. Public domain books belong to the
public and wc are merely iheir cuslodians. Neverlheless. ihis work is ex pensive, so in order lo keep providing ihis resource, we hâve taken sleps to
prevent abuse by commercial parties, iiicluciiiig placmg lechnical restrictions on aulomaied querying.
We alsoasklhat you:
+ Make non -commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals. and we reuuest lhat you use thesc files for
pcrsonal, non -commercial purposes.
+ Refrain from autoiiiatcil (/uerying Donot send aulomaied uneries of any sort lo Google's System: If you are conducting research on machine
translation, optical characler récognition or other areas where access to a large amount of texl is helpful. please contact us. We encourage the
use of public domain malerials for thèse purposes and may bc able to help.
+ Maintain attribution The Google "watermark" you see on each lile is essential for informing people about this projecl and hclping them lind
additional malerials ihrough Google Book Search. Please do not remove it.
+ Keep it légal Whatever your use. remember thaï you are responsible for ensuring lhat whai you are doing is légal. Do not assume that just
becausc we believe a book is in the public domain for users in the Uniied Staics. thaï the work is also in ihc public domain for users in other
counlries. Whelher a book is slill in copyright varies from counlry lo counlry. and we can'l offer guidanec on whelher any spécifie use of
any spécifie book is allowed. Please do not assume thaï a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner
anywhere in the world. Copyright infringemenl liabilily can bc quite severe.
About Google Book Search
Google 's mission is lo organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps readers
discover ihe world's books wlulc liclpmg aulliors and publishers reach new audiences. You eau search ihrough llic lïill lexl of this book un ilic web
al |_-.:. :.-.-:: / / books . qooqle . com/|
Google
A propos de ce livre
Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec
précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en
ligne.
Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression
"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à
expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont
autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel cl de la connaissance humaine cl sont
trop souvent difficilement accessibles au public.
Les notes de bas de page et autres annotations en marge du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir
du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.
Consignes d'utilisation
Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages appartenant au domaine public cl de les rendre
ainsi accessibles à tous. Ces livres soni en effet la propriété de tous et de toutes cl nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine.
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées.
Nous vous demandons également de:
+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers.
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des lins personnelles. Ils ne sauraient en ell'et être employés dans un
quelconque but commercial.
+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer
d'importantes quantités de texte, n'hésite/ pas à nous contacter. Nous encourageons (tour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile.
+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en
aucun cas.
+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère.
À propos du service Google Recherche de Livres
En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le franoais. Google souhaite
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les ailleurs cl les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp : //books .qooql^ . ■:.■-;. -y]
ER
* * \ 7 -
*i
y
r
LES SCULPTURES
DE
SOLESMES
EDMOND MONNOYER
LE MANS (SARTHE)
LES SCULPTURES"
SOLESMES
PARE. CARTIER
NOUVELLE EDITION
augmentée d'une étude sur le plan primitif
de l'église abbatiale de saint-pierre
gOCIÉTÉ QÉNÉRALE DE LIBRAIRIE CATHOLIQUE
PARIS BRUXELLES
VICTOR PALMÉ G. LEBROCQUY
25, rue de Grenelle, i5 5, place de Louvain, 5
LE MANS
EDMOND MONNOYER, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
■877
l=f\ 2Ï.5X. 744 *■
J
HARVARD
UNIVERSITY
LIBRARY
LES
SCULPTURES DE SOLESMES
AVANT-PROPOS
Les sculptures de l'église abbatiale de Solesmes offrent
une des pages les plus curieuses de l'histoire de l'art en
France. Elles appartiennent à une époque de transition, et
permettent d'étudier à la fin du xv* siècle et pendant tout
le xvi e , les dernières œuvres du moyen âge, l'invasion de la
Renaissance italienne sous Charles VIII et la faveur dont
jouit parmi nous l'école d'Anvers, longtemps avant Ru-
bens. Il y a là un concours entre les artistes français, ita-
liens et flamands, et ce concours n'est pas sans gloire pour
notre art national.
Au point de vue de l'art religieux, ces sculptures ne sont
pas sans importance; elles n'offrent plus, il est vrai, les
grandes traditions et les beaux types de nos cathédrales
des xii° et xm e siècles, mais elles présentent encore le res-
pect des choses saintes. Les sujets ne sont pas livrés aux
rêveries individuelles : les artistes ont conservé la foi des
familles chrétiennes ; ils savent ce qu'ils doivent exprimer,
et pour en avoir une plus complète intelligence, ils consul-
tent ceux qui enseignent la doctrine. Nous les verrons
illustrer par leur ciseau, le poëme que composa en l'hon-
neur de la Vierge, un savant prieur de Solesmes.
Outre leur importance historique et esthétique, les
1
2 LES SCULPTURES DE SOLESMES
sculptures de Solesmes ont un autre mérite. Elles sont
une relique insigne de la vie monastique, échappée à la
Révolution française. La Providence les a miraculeuse-
ment sauvées; les Saints de Solesmes ont préservé l'ancien
prieuré, destiné à voir des jours plus glorieux que les
anciens; ils ont fixé le choix de celui qui a fait revivre en
. France, la grande règle de saint Benoît.
Pour étudier ces sculptures, les documents nous faisaient
défaut, et c'est en les analysant, en les comparant aux
œuvres de la même époque, que nous avons pu en refaire
l'histoire et en découvrir les auteurs. Tous nos efforts eus-
sent été stériles, si nous n'avions pas eu pour guide dans
nos longues recherches, la savante notice que le révéren-
dissime abbé de Solesmes, Dom Guéranger, a publiée sur
le Prieuré qui lui doit sa résurrection (i). C'est en contrô-
lant toutes nos appréciations par les dates et les faits
qu'elle nous a fournis, que nous avons pu faire sur ces
sculptures importantes une étude nouvelle.
Cette étude a été publiée en 1874, dans la Revue du
Monde catholique, et elle a reçu l'approbation des juges
les plus compétents. Nous avons voulu cependant revoir
notre travail avec soin, et nos recherches ont con-
firmé toutes nos explications. Deux voyages en Belgique
nous ont de plus en plus convaincu que c'était à l'école
d'Anvers qu'il fallait attribuer la chapelle de Jean Bougler.
Des textes de Molanus nous ont fourni des témoignages
contemporains. Nous croyons seulement faire une part
plus glorieuse dans ce chef-d'œuvre à Corneille de Vriendt,
supérieur, selon nous, à son frère Frans Floris.
(1) Essai historique sur V Abbaye de Solesmes, suivi de la description de
Péglise abbatiale, avec l'explication des monuments qu'elle renferme.
Le Mans, MDCCCXLVI. Cette brochure, épuisée depuis longtemps, a été
remplacée par l'intéressante notice: Solesmes et Dom Guéranger, publiée
par Dom Guépin, avec l'intelligence et l'amour d'un disciple et d'un fils.
AVANT-PROPOS
Nous remercions les savants archéologues de Belgique
des renseignements qu'ils nous ont donnés; nous récla-
mons de nouveau leur contrôle, en les priant de nous indi-
quer tout ce qui pourrait contredire ou confirmer notre
attribution.
Nous devons l'avouer pourtant, il est un point sur
lequel nous n'avons pas convaincu tous nos lecteurs. Il en
est qui contestent ce que nous avons dit sur le plan primi-
tif de l'église et qui réclament encore pour Saint-Pierre
de Solesmes l'honneur de deux nefs collatérales. Nous
pensions avoir suffisamment exposé notre thèse et nous
avions négligé des preuves qui nous semblaient inutiles.
Nous les donnerons cette fois et nous espérons arriver à
une évidence qui ne laissera subsister aucun doute.
Nous aurions voulu ajouter quelques planches à notre
travail, mais l'essai a été malheureux et nous craignons la
trahison des graveurs, surtout dans le format que nous
avons adopté. En attendant une illustration digne des
Saints de Solesmes, nous renvoyons aux belles photogra-
phies qui en ont été faites et qui permettent de juger
nos appréciations.
I
HISTORIQUE DU PRIEURÉ DE SOLESMES
SON ÉGLISE AVANT LE XV e SIECLE.
SA DESTRUCTION PAR LES ANGLAIS. SA RESTAURATION PAR PHILIBERT DE LA CROIX.
LA COMPASSION DE NOTRE-DAME.
Les rives de la Loire et de la Sarthe ont été particuliè-
rement aimées de saint Benoît. Le grand législateur de
la vie monastique en Occident comptait saint Martin
parmi ses ancêtres. Il le donna pour modèle à ses
disciples, en lui dédiant un des oratoires du Mont-Cassin.
Lorsque, peu de temps avant sa mort, il vit d'un regard
prophétique les destinées de son Ordre, la dispersion
prochaine de ses enfants, et sa tombe oubliée sous des
ruines (i), il salua les régions évangélisées par le thauma-
turge des Gaules, comme la terre promise de son peuple
et l'asile où reposeraient un jour son corps et celui de sa
sœur, sainte Scholastique. Aussi, lorsqu'en 542, Tévêquedu
Mans, saint Innocent, lui envoya demander quelques-uns
de ses disciples comme maîtres dé la perfection religieuse
dans son diocèse, il choisit, pour répondre à ce désir, son
fils le plus aimé, saint Maur, auquel il voulut remettre, en
lui faisant les adieux les plus touchants, un exemplaire
de la règle, écrit de sa main.
Saint Maur descendit du Mont-Cassin, comme Moïse
(1) Dialogues de S. Grégoire, liv. II, ch. xvn.
HISTORIQUE DU PRIEURÉ 5
du Sinaï avec les tables de la loi, et vint fonder à
Glanfeuil, sur les bords delà Loire, le premier monastère
bénédictin qui en produisit tant d'autres. La règle de saint
Benoît fit des conquêtes si rapides et si nombreuses, que
le concile d'Autun, tenu en 676, la reconnaît de fait et
de droit, comme la règle de tous les moines de France.
La ville du Mans, qui avait demandé la première les
disciples du saint Patriarche, ne fut pas la dernière à les
accueillir dans ses murs. En 571, s'élevait la célèbre
abbaye de Saint-Vincent, et en 58o, le saint évêque
Bertrand fondait l'abbaye de Saint- Pierre et de Saint-Paul
qui mérita bientôt le nom de la Couture, Cultura ou
Cultura Dei, la culture de Dieu dans les âmes ; et c'est de
cette culture divine que sortit le prieuré de Solesmes
en 1010.
Un seigneur de Sablé, Geoffroy le Vieux , près de
quitter les grandeurs de ce monde, voulut se faire dans le
ciel un trésor à l'abri des vers et des voleurs. Il bâtit un
monastère pour le rachat de son âme et de celles de ses
parents, le dota richement et l'offrit aux moines de la
Couture dont la réputation de sainteté était grande dans
toute la contrée. La dédicace s'en fit d'une manière
solennelle, en présence de l'évêque du Mans, de l'évêque
d'Angers et de la famille du fondateur. L'abbé de la
Couture y mit un prieur et des religieux. La prière
liturgique y commença pour n'y être interrompue que
par la Révolution française.
Le prieuré de Solesmes fut digne de l'abbaye dont il
dépendait : Saint-Pierre de la Couture donnait à Saint-
Pierre de Solesmes des prieurs qu'il reprenait souvent
pour abbés. L'évêque du Mans, Noël, s'y réfugia pendant
les guerres qui désolaient son diocèse ; il y tint un synode
aux fêtes de la Pentecôte. Le promoteur de la première
croisade, le pape Urbain II, y vint, 1S 14 février 1095,
6 LES SCULPTURES DE SOLESMES
lorsqu'il parcourait la France pour y trouver des libéra-
teurs de la Terre sainte.
L'ordre de Saint-Benoît avait été pour Solesmes, comme
pour toutes les contrées où il s'établissait, un principe de
civilisation, de richesse et de gloire. Cette prospérité ne fit
qu'augmenter jusqu'aux premières années du xv e siècle qui
furent pour la France, une de ces époques désastreuses où
l'intervention divine paraît autant dans la grandeur et l'im-
prévu du châtiment que dans le miracle de la délivrance.
La guerre civile s'unit à la guerre étrangère pour multiplier
les ruines, et les ravages des troupes anglaises furent tels,
qu'on peut les comparer aux dévastations de l'invasion
normande sous les successeurs dégénérés de Charlemagne.
Le prieuré de Solesmes fut détruit comme celui de Li-
gugé; les bâtiments incendiés, son église renversée, les
archives perdues, et tout le pays ruiné pour de longues
années. Jean de Nemours, seigneur de Sablé, le constate
dans un acte du 2 juin 1497, où il accorde aux moines
un secours pour maintenir une ancienne fondation ; parce
que, dit-il, « le Bourg dudict Solesmes, qui auparavant les
guerres et hostilités qui ont depuis esté en ce royaulme,
. étoit grandement populé de riches gens et bons marchands,
et édifices en grand nombre de maisons, est de présent dé-
solé et en grande ruisne, habité de petit nombre de pauvres
gens, presque tous mendiants, petitement et pauvrement
logés. » (Essai historique, p. 42.)
Lorsque Dieu eut pitié de la France et lui envoya l'ange
de la victoire, lorsque la blanche bannière de Jeanne d'Arc
eut conduit Charles VII à Reims, et que « les Anglais
furent en allés en leur pays, » les prieurs de Solesmes tra-
vaillèrent à en relever les ruines, mais ils se contentè-
rent d'abord des réparations les plus urgentes : car ce fut
en 1470 seulement que Philibert de la Croix entreprit
une restauration complète de son monastère.
ÉGLISE DU XI e SIÈCLE • J
L'église de Saint- Pierre de Solesmes if était pas alors ce
que l'ont faite ses nouvelles destinées ; son chœur ne s'était
pas agrandi d'une manière merveilleuse, et d'élégantes
colonnes ne soutenaient pas les belles voûtes qui devaient
encadrer les pompes de la liturgie renaissante. De nom-
breuses chapelles ne s'ouvraient pas sur la nef et n'étalaient
pas les marbres de leurs autels et la richesse de lçur dal-
lage. Solesmes n'était qu'un prieuré, où quelques moines
offraient à Dieu la prière de l'Église.
En nous reportant au moment où les rénovateurs de
Tordre de Saint-Benoît en France reprirent possession de
Tédifice épargné parla Révolution, nous pourrions, d'après
les règles que la science archéologique a formulées de nos
jours, distinguer dans Saint-Pierre de Solesmes le travail
successif des siècles. Aucune forme architecturale cepen-
dant, aucune moulure, aucun appareil caractéristique
n'indiquent d'une manière certaine le xi e siècle. Le plan
seul nous paraît se rattacher à cette époque.
Nos pays du centre possèdent un grand nombre d'égli-
ses du xi e sièele. Ces édifices remarquables par la sim-
plicité de leurs lignes et la sagesse de leurs proportions,
conservent encore les traditions de l'art antique. Le plan
offre une croix latine parfaite; une abside circulaire ter-
mine le chœur. Le clocher s'élève sur la porte d'entrée ou
au centre du transsept pour être soutenu par tous les murs,
comme par de puissants contreforts. A Solesmes, rien de
semblable. L'abside circulaire, dont on a retrouvé les
traces, a disparu. La nef est trop longue pour sa largeur,
et le clocher, par une exception bizarre, s'élève sur la se-
conde travée. Cette disposition s'explique par des travaux
exécutés au xiv e siècle. L'entrée fut alors reportée où elle
se trouve maintenant, et pour arriver à ce changement, il
fallut démolir la façade occidentale de la tour et la porter
sur un grand arc qu'on retrouve au-dessous des voûtes.
8 • - LES SCULPTURES DE SOLESMES
La preuve la pftis évidente de la position du clocher sur
la façade d'entrée est la direction des contreforts qui exis»
tent en cet endroit. Ces contreforts s'appuient sur les
angles mêmes de la tour, au lieu d'être parallèles à ses côtés.
Cette disposition est générale dans tous les édifices de la
contrée. On la retrouve aux autres angles de l'église de Saint-
Pierre, comme aux angles de l'église paroissiale qui est de
la même époque. Ces contreforts sur la ligne diagonale
seraient inexplicables, s'ils n'appartenaient pas à la façade
primitive. Outre ces contreforts d'angle, le pied de la tour
a été fortifié du côté de l'entrée par des massifs de maçon-
nerie, au midi et au nord jusqu'à l'escalier qui servait à
monter au clocher. Cet escalier extérieur et les contreforts
renflent inadmissible l'existence de bas-côtés que ne com-
portaient pas les proportions de l'église.
Ainsi le plan primitif offrait une croix latine régulière,
une nef de trois travées, le chœur terminé par une abside
circulaire et les deux bras du transsept. L'église était éclai-
rée par de petites fenêtres à plein cintre ; elle n'avait pas
de voûte et son élévation n'était pas considérable à en
juger par les pignons latéraux qui ont été exhaussés au
xv e siècle et dont on aperçoit encore les lignes dans la
construction.
Le xiv 6 siècle apparaît à la façade de l'église, mais les
restes de cette belle époque de l'art prouvent une dévasta-
tion complète de l'édifice et une réparation hâtive dans
la première moitié du xv e . Le portail, qui offre de riches
moulures et des chapiteaux finement sculptés, est soutenu
par un massif grossier de moellons.
L'arcature élégante qui le surmontait a été bouchée avec
d'informes matériaux, et les architectes qui ont fait la
grande fenêtre n'ont pu la réparer.
Lorsque vers l'année 1470, le prieur Philibert de la
Croix inaugura l'ère artistique de Solesmes, c'était une
RESTAURATION PAR PHILIiÈRT DE LA ÈROIX 9
restauration complète qu'il entreprenait ^ il commença na-
turellement parle chœur; il en modifia la forme, en le ter-
minant par un mur droit appuyé, comme nous l'avons dit,
sur l'abside circulaire et soutenu à ses extrémités par des
contreforts et des supports en encorbellement. Cette dispo-
sition donnait plus d'espace et permettait d'approcher du
mur l'autel dont on a retrouvé leajfondations dans la crypte.
La hauteur nouvelle de l'église fut fixée par la voûte qu'il
fit construire et qui servit de modèle aux autres. Les ner-
vures en sont bie% tracées et bien taillées. La clef porte un
écusson orné de la croix et des instruments de la Passion.
Ce sont les armes parlantes de Philibert de la Croix qui
montrent sa dévotion à la Passion du Sauveur. Il en donna
une nouvelle preuve en 1477, lorsqu'il fonda deux messes
par semaine, en l'honneur de la sainte Croix, à l'autel de
la sainte Vierge. Cet autel placé à droite dans le transsept,
est le même que celui dont il est parlé dans l'acte de la fon-
dation faite en 1 170, par Robert IV, sire de Sablé, de la
maison de Nevers, pour l'âme de son frère Geoffroi, en-
terré dans l'église de S. Pierre de Solesmes devant l'autel
du Crucifix. Ce Robert de Sablé, comme rétablit très-bien
le savant auteur de la notice, fut celui qui rapporta d'Orient
la précieuse relique de la Sainte Epine qui a été sauvée à
l'époque de la Révolution et rendue depuis à l'abbaye de
Solesmes. On la vénérait sans doute à cet autel du Crucifix
qui prit plus tard le nom d'autel de la Vierge, lorsqu'on y
plaça la statue de la Mère de Dieu, tenant sur ses genoux le
corps de son divin Fils.
Ce groupe est la sculpture la plus ancienne de l'église et
le point de départ de toutes les autres. Son style et l'arc
surbaissé qui l'encadre, indiquent le milieu du xv e siècle.
Il peut être par conséquent antérieur au priorat de Phili-
bert de la Croix.
La Compassion de la Vierge a été la grande dévotion du
10 «LES SCULPTURES DE SOLESMES
xv 6 siècle. Il n'est pas de sujet sur lequel se soit autant
exercé le ciseau des sculpteurs de cette époque, en France,
en Allemagne et en Italie. On en retrouve encore des
représentations nombreuses, de toutes dimensions, dans les
églises et les musées. La Renaissance même les continua,
et la Pietà qu'on admire à Saint-Pierre de Rome est sans
contredit une des œuvres les plus belles et les plus chré-
tiennes de Michel- Ange. Cette scène, en effet, cette douleur
qui n'est semblable à aucune douleur, cette Mère qui pré-
sente son Fils à Dieu, non plus dans le^joies de la mater-
nité, mais dans les angoisses de l'agonie, résume et conti-
nue la Passion du Sauveur. Marie prononce aussi son
consumtnatum est, et le corps défiguré de son Fils devient
le titre authentique de notre adoption au calvaire.
Le groupe de Solesmes n'est pas sans valeur. La sculp-
ture en est fine, naïve, étudiée; elle appartient bien à notre
art national. L'influence flamande se fait tout au plus sen-
tir dans les draperies copiées sur les riches étoffes intro-
duites en France par le luxe des ducs de Bourgogne. Le
demi-relief de la Vierge indique que le groupe a été exé-
cuté pour la place qu'il occupe; peut-être était-il accom-
pagné de deux anges dans le vide de l'arc surbaissé. Cet
arc était sans doute encadré d'un motif d'architecture qui
a été détruit, lorsqu'on plaça les colonnes et la frise de la
Renaissance qui ornent maintenant l'autel. Une de ces co-
lonnes porte la date de 1 553; il est évident que cette déco-
ratio^ n'a pas été faite pour cette place, puisqu'on a été
obligé de supprimer la colonne du milieu qui eût fait un
singulier rétable pour l'autel et qu'eût caché le groupe de
la Compassion. Nous en expliquerons la provenance, en
étudiant la chapelle gauche du transsept. Nous parlerons
aussi alors du bas-relief représentant le massacre des Inno-
cents que les religieux de la congrégation de Saint-Maur
ont encadré de marbre noir. C'est une curieuse copie de la
MORT DE PHILIBERT DE LA CROIX I I
composition de Raphaël dont le burin de Marc- Antoine a
fait le chef-d'œuvre de la gravure italienne.
Philibert de la Croix, qui commença la restauration de
l'église, fut le bienfaiteur du prieuré de Solesmes dont il
augmenta les bâtiments et les revenus. Il mourut en 1479
et fut enterré, selon son désir, près de l'autel de la Vierge,
à l'endroit où fut élevé, peu d'années après, le tombeau du
Christ dont il avait peut-être conçu le projet. Les Béné-
dictins de la Congrégation de France ont placé dans la
chapelle, une pierre commémorative qui lui rend un hom-
mage bien mérité.
II
LE TOMBEAU DE NOTRE-SEIGNEUR
GUILLAUME CHEMIN ART.
ARCHITECTURE ET SCULPTURES. PORTRAIT DE JEAN D* ARMAGNAC.
STATUE DE SAINT PIERRE.
Le successeur de Philibert de la Croix fut Mathieu de la
Motte que son mérite et ses vertus firent nommer abbé
de la Couture en i486. Les travaux considérables qu'il fit
exécuter dans son abbaye permettent de croire qu'il pour-
suivit la restauration commencée de l'église et des bâti-
ments du prieuré de Solesmes, pendant les années qu'il le
gouverna. On sait qu'il en améliora les fermes et qu'il
donna les preuves d'une habile et sage administration;
mais le plus grand service qu'il rendit, fut certainement
de désigner pour son successeur Guillaume Cheminart.
Guillaume Cheminart fut un des grands prieurs de So-
lesmes, et on doit associer son nom à celui de Jean Bou-
gler dans la gloire artistique du monastère. Son priorat
fut, il est vrai, de courte durée, puisqu'il le commença en
i486 et qu'il donna sa démission en 1495, mais il vécut
jusqu'en i55o et il exerça nécessairement une heureuse
influence sur son successeur, Philippe Moreau, qui avait
été son cellérier. Il fut aussi l'ami de Jean Bougler, qu'il
aida de ses conseils et de ses ressources. Il devait avoir,
par sa naissance, une fortune considérable et de nom-
breuses relations de famille; il paraît avoir été dans d'ex-
F-H
LE TOMBEAU DE NOTRE-SEIGNEUR l3
cellents rapports avec les seigneurs de Sablé, qui accordè-
rent à sa demande, des droits importants aux moines de
Solesmes et contribuèrent généreusement à l'embellisse-
ment de leur église. Il est hors de doute que ce fut Guil-
laume Cheminait qui fit exécuter les sculptures du tombeau
de Notre-Seigneur. Il fut enterré à la place d'honneur,
dans le sanctuaire près du maître-autel.
Si nous étudions d'abord l'ensemble du monument élevé
par Guillaume Cheminart, nous en admirerons l'heureuse
disposition. Comme aux belles époques de l'art, c'est l'ar-
chitecture qui est maîtresse de la sculpture et qui assigne
à chaque sujet, à chaque personnage, sa place et son rang.
L'artiste veut représenter, dans la chapelle du Crucifix, la
scène du Calvaire et il le fait avec simplicité, clarté, unité,
dans un ordre vraiment liturgique. Son sujet principal
était l'ensevelissement de Notre-Seigneur, mais il l'entoure
de tous les souvenirs de la Passion. Le tombeau devait
être à la partie inférieure. Il ne songe pas pour la grotte
du Saint-Sépulcre à une imitation puérile de la nature; il
la représente par une voûte surbaissée qui n'est soutenue
par aucune colonne, mais qui est encadrée seulement par
des moulures larges et sévères. Une bordure de petits arcs
trilobés et des rinceaux de feuillages habilement fouillés,
remplacent les plantes grimpantes et les fleurs du rocher.
Au milieu de la grotte est le tombeau où descend le
Christ, étendu dans son linceul que tiennent, aux deux
extrémités, Nicodème et Joseph d'Arimathie. Au fond,
la Vierge défaillante est soutenue par saint Jean, son fils
adoptif. Deux saintes femmes l'accompagnent et compa-
tissent à sa douleur, ainsi qu'un disciple fidèle qui porte
un vase de parfum. Sur le devant du tombeau, une sainte
Madeleine, assise, les mains jointes et dans l'attitude de la
méditation et de la prière ; deux soldats debout, revçtus de
magnifiques armures. Les murs de la grotte sont ornés de
14 LES SCULPTURES DE SOLESMES
quatre petits anges, dont deux tiennent des chandeliers et
les autres le voile de la Véronique et la bourse des trente
deniers de Judas. Des nervures de la voûte descend, au
milieu de l'arcade, un pendentif qui servait à exposer la
relique de la sainte Épine pour laquelle Guillaume Che-
minait avait fait faire un reliquaire d'argent. L'ange qui
le soutenait tient une banderole où sont écrits ces mots :
Factus inpace locus ejus, Ps. LXXV, 3i, C'est le lieu de
son repos.
Au-dessus du sépulcre, les prophètes annoncent la ré-
surrection et la gloire du Sauveur. David présente ce texte :
Nec dabis sanctum tuum videre corruptionem, Vous ne
permettrez pas que votre Saint voie la corruption (Ps. XV,
10), et Isaïe cet autre texte : Erit sepulchrum ejus glorio-
sum, Son sépulcre sera glorieux (Is. xi, 10); enfin dans
la partie supérieure, le Calvaire offre les trois Croix. Au
centre , un ange tient la croix vide du Sauveur qui domine
toute la composition. Elle est plantée sur le rocher où se
voit la tête d'Adam qui a reçu les gouttes du sang rédemp-
teur de sa race. Aux extrémités, les croix des deux lar-
rons; à droite, le bon ; à gauche, le mauvais, mort dans les
convulsions de l'impénitence; à leurs pieds, deux anges
tiennent la colonne, les liens et le fouet de la flagellation,
le roseau et la lance; plus haut, deux autres anges mon-
trent la couronne d'épines et les clous.
Toutes ces figures se détachent sur des lignes d'archi-
tecture simples et sans profusion d'ornements. Les pilas-
tres et la corniche qui encadrent le tombeau, sans s'écarter
du cadre général du monument, offrent cependant un style
différent. Ce ne sont plus les formes prismatiques du
xv e siècle. Les moulures s'arrondissent et l'ornementation
prend un caractère italien très-prononcé. De riches arabes-
ques de la Renaissance décorent les deux pilastres qui
portent cette inscription : M . CCCC*. IIH". XVP,
• EXAMEN DES SCULPTURES l5
Karolo VIII régnante. Cette date définitive du monu*
ment explique la différence de style. En 1495, Charles VIII
revenait de sa promenade militaire en Italie, d'où il rappor-
tait plus d'œuvres d'art que de lauriers, et les artistes
italiens qui l'accompagnaient venaient hâter la révolution
déjà commencée dans notre art national.
Un examen plus particulier de la sculpture nous fera
mieux apprécier le mérite du monument, et nous permet-
tra de faire quelques observations qui nous mettront sur la
trace des auteurs de cette oeuvre importante.
Nous signalerons d'abord, dans toutes ces sculptures,
une différence de style et une variété de ciseau qui indi-
quent de nombreux artistes, obéissant à une même pen-
sée, mais apportant, pour la rendre, l'individualité de leur
talent. Il y a là évidemment l'œuvre collective d'un de ces
ateliers du moyen âge que nous ne possédons plus, livrés
que nous sommes à tous les caprices du mauvais goût et à
la libre concurrence de la médiocrité.
Nous diviserons ces figures en trois groupes princi-
paux : i° les anges du Calvaire et du tombeau qui repré-
sentent un art traditionnel ; ces figures d'inégal mérite
sont exécutées surtout par des élèves ; 2 les personnages
qui montrent une étude de la nature et un véritable pro-
grès dans notre art national ; ce sont : les deux larrons, les
prophètes David et Isaïe, la Vierge, les disciples et les
saintes femmes qui assistaient à l'ensevelissement; 3° enfin,'
les trois principales figures, le Christ, Nicodème, Joseph
d'Arimathie et les deux soldats, où nous voyons l'inter-
vention de l'art italien que nous avons déjà signalée dans
les pilastres d'encadrement.
Les anges sont bien de la famille de ceux qui peuplent
les monuments contemporains de Louis XI et de Char-
les VIII, avec leurs têtes enfantines, leurs expressions et
leurs poses gracieuses, leurs ornements d'église, leurs
l6 LES SCULPTURES DE SOLESMES *
étoles et leurs dalmatiques. ïl y a parmi eux différents de-
grés de perfection comme dans la hiérarchie céleste. Quel-
ques-uns même semblent déchus de leur beauté primitive
et portent l'empreinte d'une restauration maladroite. Nous
indiquerons comme les plus remarquables ceux qui ornent
les parois du sépulcre. Les deux larrons accusent une étude
du corps humain très-rare à cette époque. Leur pose est
un peu tourmentée, mais expressive : le bon larron est
mort, la tête tournée vers son Sauveur qui lui a promis le
paradis; le mauvais larron, dont le dernier souffle a été
un blasphème, cache sous une épaisse chevelure son front
penché vers la terre. Les détails anatomiques sont rendus
sans être exagérés. L'artiste a pu prendre pour modèles
les malfaiteurs qu'on rouait et qu'on rompait alors sur les
places publiques.
David et Isaïe sont d'une sculpture large et sévère; leurs
costumes ne sont pas très-historiques et rappellent le goût
du xv° siècle, mais les têtes sont traitées à la manière an-
tique, avec une régularité et une simplicité où se fondent
tous les détails trop personnels. Les cinq personnages qui
sont au fond du sépulcre et la Madeleine assise au pre-
mier plan, sont certainement un des plus beaux spécimens
de notre art national, avant la Renaissance. La Vierge, le
saint Jean et le disciple qui porte un vase de parfums
sont des types traditionnels, mais les deux saintes femmes
qui sont à leur gauche, sont des sculptures très-remar-
quables comme mouvement, expression et finesse d'exé-
cution. L'étude de la physionomie, le modelé des traits,
les détails du costume doivent faire reconnaître des por-
traits contemporains dans ces deux statues, ainsi que dans
la Madeleine placée devant le tombeau. Cette Madeleine
jouit d'une réputation privilégiée entre tous les Saints de
Solesmes. C'est là une de ces appréciations d'art que les
touristes trouvent toutes faites dans les guides des voya*
*
*
EXAMEN DES SCULPTURES 17
geurs ^ qui leur font oublier souvent, pour un détail cu-
rieux,- un motif original, toutes les beautés d'un monu-
ment. Nous ne voulons pas dire cependant que la statue
de la Madeleine soit sans mérite; sa pose naïve, ses mains
îpintes, ses yeux fermés expriment très-bien une médita-
tion pleine d'amour et de douleur (i).
Nous croyons pouvoir affirmer que les trois figures prin-
cipales de l'ensevelissement ne sont pas des mêmes artistes
et du même style que les figures dont nous venons de par-
ler et qui appartiennent à notre art national. La première
preuve que nous en donnerons, c'est qu'elles sont d'une
autre grandeur que celles qui les entourent. L'artiste n'a
pas su ou n'a pas voulu adopter les mêmes mesures, ce
qui est un défaut dans l'ensemble du monument. Le style
aussi accuse un art différent. Le tombeau n'a aucun rap-
port avec les lignes d'architecture qui l'encadrent. La
forme générale, les moulures et les têtes de lion qui ser-
vent d'ornements rappellent l'antique et indiquent la Re-
naissance. La figure du Christ n'a plus la raideur que .
nous avons remarquée dans le groupe de la Pietà; le
corps est souple, largement sculpté et dans un style clas-
sique. La tête est encore belle, malgré les restaurations
dont elle porte les traces. Nicodème, qui tient le linceul,
est moins réussi. L'artiste a été mal inspiré pour faire un
Juif habillé à la française, avec son turban, sa robe da-
massée, son camail et son aumônière. La tête est trop
forte et le bras trop court ; cette figure ne vaut pas celle
du Juif qui est à sa gauche et qui est de l'ancienne école.
(1) Cette statue étant un portrait, on pourrait peut-être trouver dans
Phistoire des seigneurs de Sablé une personne ayant le nom de Made-
leine, ou du moins une dévotion particulière pour cette grande sainte.
Ce serait elle qui, à la même époque, aurait donné le charmant vitrail
de l'église de Sablé, représentant toute la légende de l'amie de Notre-
Seigneur, son arrivée à Marseille, sa prédication et ses miracles. C'est
une des plus belles peintures sur verre de notre art français au xv e siècle.
2
l8 LES SCULPTURES DE SOLESMES
Le Joseph d'Arimathie, au contraire, est unt oeuvre
tres-remarquable. L'artiste a sculpté une nature énergique,
puissante, qui a posé devant lui et dont il a rendu toute
la personnalité. Les traits du visage sont vivants et les
plus petits détails du costume sont minutieusement copié%
Il est évident qu'on est en présence d'un des grands sei-
gneurs de la cour de Charles VIII; il est facile de le nom-
mer. La tradition et l'ensemble des faits désignent Jean
d'Armagnac, duc de Nemours, seigneur de Sablé et bien-
faiteur insigne du monastère.
Nous devons dire cependant que cette attribution a été
contestée. Dans les Mémoires de la Société d'agriculture,
sciences et arts d'Angers, 17 juin i863, t. VI, p. 67,
M. Lachèse cherche à prouver que le Joseph d'Arimathie
du tombeau de Notre-Seigneur, à Solesmes, n'est pas le
portrait de Jean d'Armagnac, duc de Nemours, mais bien
celui du bon roi René, de poétique mémoire. Nous nous
servirons contre lui des preuves qu'il donne à l'appui de
sa thèse.
M. Lachèse trouve d'abord, dans le Joseph d'Arimathie,
le portrait fidèle du roi René : ce portrait est assez connu
par les monuments pour affirmer le contraire. Selon lui,
le personnage représenté serait au moins sexagénaire, tan-
dis qu'en 1496, Jean d'Armagnac n'avait que quarante-
deux ans; c'est précisément l'âge qu'on doit donner à
notre personnage qui est dans la force de l'âge et la ma-
turité de la vie.
M. Lachèse tire une autre preuve du collier d'ordre qui
orne la poitrine de Joseph d'Arimathie et qui serait,
pense-t-il, le collier de l'ordre du Croissant, fondé par le
duc d'Anjou et supprimé en 1460 par le pape Jules II.
Nous ignorons comment M. Lachèse reconnaît dans ce
collier l'ordre du Croissant. La chaîne n'offre aucun signe
distinctif et l'objet qui pendait à l'extrémité étant complé-
PORTRAIT DE JEAN D'ARMAGNAC 19
tement détruit, il est impossible de le déterminer. Jean
d'Armagnac pouvait avoir reçu de Charles VIII un col-
lier d'ordre dont il s'est paré dans son portrait et celui de
saint Michel se présente naturellement à l'esprit. L'objec-
tion qu'on pourrait tirer de la chaîne n'est pas admis-
sible; car l'article 3 des statuts est ainsi conçu : « Les
chevaliers de l'Ordre devront porter un collier d'or faict à
coquilles lacées, l'une avec l'autre d'un double las, assises
sur chaînettes ou mailles d'or, au milieu duquel aura une
image d'or de Monsieur saint Michel qui reviendra pen-
dant sur la poitrine. Ceux qui fauldront à le porter, seront
passifs d'une amende de VII sous, VI deniers tournois,
et d'une messe; il y a certains cas où les chevaliers pour-
ront ne pas porter le grand collier, mais ils ne devront
jamais quitter l'image de Monsieur saint Michel. »
Jean d'Armagnac n'a pas quitté Yimage de Monsieur
saint Michel qui a été brisée sur sa statue, mais il a pu
ne pas porter le grand collier sans encourir l'amende,
parce qu'un collier plus simple était plus facile à repré-
senter en sculpture. Pourquoi d'ailleurs le bon roi René
eût-il été placé dans le monument de Solesmes, vingt-six
ans après sa mort. M. Lachèse répond, parce que le bon
roi René qui aimait beaucoup les arts, avait bien pu don-
ner l'idée du monument très-longtemps avant son exécu-
tion. Cette raison est trop invraisemblable pour la réfuter
et nous maintenons Jean d'Armagnac, duc de Nemours,
seigneur de Sablé et bienfaiteur de Solesmes, dans la pos-
session de son portrait. Nous tenions beaucoup à établir
ce point, parce qu'il est très-important dans nos recher-
ches sur les artistes du monument.
Les deux soldats placés à l'entrée de la grotte sont dans
un triste état de mutilation. La chronique rapporte qu'ils
ont été. autrefois victimes de la piété des habitants de So-
lesmes, qui voulaient venger sur eux les outrages faits à
20 LES SCULPTURES DE SOLESMES
Notre-Seigneur. On aurait pu adoucir cette dévotion un
peu barbare, en disant que ces deux personnages n'étaient
pas des satellites de Pilate, envoyés pour garder son tom-
beau, mais des soldats convertis au Calvaire, comme le
Centurion et Longin, qui venaient assister à l'ensevelisse-
ment du Sauveur. Nous y verrons simplement deux sei-
gneurs de Charles VIII, revenant d'Italie et désirant figu-
rer dans cette scène avec leurs brillantes armures dont les
beaux ornements sont dignes des plus habiles ouvriers de
Naples et de Florence.
Aux sculptures que nous attribuons à l'art français de
cette époque, nous joindrons la statue de saint Pierre,
placée à l'entrée de la nef, sous une arcade romane. Elle
est sans doute du même artiste que le David et l'Isaïe dont
nous avons parlé ; la tête est remarquable par son carac-
tère et son exécution. Les traits en sont larges et les détails
finement travaillés. L'aube est brodée de riches dessins et
la chape ornée de charmantes figures. Sur le fermail qui
la tient se voient les armoiries de Guillaume Cheminart.
Cette statue un peu courte de proportions, a été remaniée
dans la partie inférieure pour y placer le pied de bronze
doré que les fidèles embrassent. A cette marque de dévo-
tion sont attachées les mêmes indulgences qu'on gagne en
embrassant le pied de la Statue de saint Pierre à Rome.
Sur la base se lit cette inscription en trois langues :
Contemple le Dieu Verbe,
La Pierre
Divinement taillée dans l'or.
Établie sur elle
Je suis inébranlable.
Nous ignorons où était placée dans l'origine cette statue
du patron de l'Église, mais lorsqu'on transporta à l'autel
de la Compassion, les colonnes qui s'y voient encore, on
STATUE DE SAINT PAUL 21
mit d'un côté ce saint Pierre et de l'autre un saint Paul
qui lui est très-inférieur. Cette statue difforme a été juste-
ment reléguée sous les arcades du cloître. Nous croyons
pouvoir la porter au compte des sculpteurs qui ont fait
l'Enfant Jésus au milieu des docteurs et l'Arbre de Jessê
sur les boiseries du chœur.
III
LE TOMBEAU DE NOTRE-SEIGNEUR
A QUELS ARTISTES FAUT-IL L'ATTRIBUER ?
L'ART EN TOURAINE. MICHEL COLOMBE; SON TRAITÉ AVEC MARGUERITE D'AUTRICHE,
JEAN D'ARMAGNAC A LA COUR DE CHARLES VIII.
A quels artistes devons-nous attribuer les sculptures du .
tombeau de Notre-Seigneur? Nous n'avons, pour le dire,
aucun document positif, aucun acte authentique, et nous
sommes forcés de chercher la solution du problème dans
Tétude de l'histoire contemporaine et dans l'examen des
monuments de la même époque. Nous espérons, à force de
probabilités, arriver à une certitude véritable.
Plusieurs points nous semblent acquis. Nous avons
d'abord une date certaine. Le monument a été terminé en
1496. L'unité de l'ensemble et la variété de l'exécution
indiquent l'œuvre d'un grand atelier. Le donateur est un
seigneur de Sablé, favori de Charles VIII. L'influence de
l'art italien se fait sentir à la fin de l'œuvre, au moment
où le roi revient de son expédition d'Italie. D'après ces
données, c'est vers la Touraine que doivent se diriger nos
premières recherches.
Le xv e siècle a été pour la Touraine, l'époque la
plus brillante de son histoire. Pendant que Paris s'agitait
dans les convulsions de la guerre civile et qu'Isabeau de
MICHEL COLOMBE 23
Bavière livrait la France à l'étranger, Tours, fidèle à ses
princes, devenait le refuge de l'honneur national et la ca-
pitale de la civilisation, de l'industrie et des arts. La Tou-
raine restait vierge de l'usurpation anglaise. Charles VII
y organisait la victoire avec l'assistance miraculeuse de
Jeanne d'Arc. Il y bâtissait des églises pour remercier
Dieu de ses triomphes, et les seigneurs de sa cour ornaient
de beaux châteaux les fraîches vallées et les riants coteaux
de la Loire.
Louis XI fixa aussi sa résidence à Tours et en déve-
loppa les richesses et l'importance par les affaires poli-
tiques qu'il y traita, les états généraux qu'il y assembla
et la protection qu'il donna aux fabriques de soieries.
Charles VIII eut la passion du pays qui l'avait vu naître,
et son rêve fut de l'embellir de toutes les merveilles qu'il
avait vues en Italie.
Au commencement du xvi e siècle, Louis XII eut
des préférences pour Blois, sans abandonner cependant la
Touraine, et ce fut François I er , son successeur, qui dé-
serta les bords de la Loire pour aller inaugurer à Fontai-
nebleau, le règne de la Renaissance italienne.
L'art français l'avait déjà accueillie avec faveur en Tou-
raine et avait profité avec intelligence des trésors conquis
sur l'antiquité païenne. La grande école qui s'était formée
à l'ombre de la basilique de Saint-Martin, avait envoyé,
dès le milieu du xv e siècle, ses peintres en Italie. Le cé-
lèbre Jean Fouquet en rapportait, vers 1443, le goût de
l'architecture et de l'ornementation qu'il avait admirées à
Rome, où il avait eu l'honneur de faire le portrait du pape
Eugène IV, et son exemple dut influencer ses nombreux
élèves et ses rivaux.
Le plus grand artiste de la Touraine, à cette époque,
fut sans contredit Michel Colombe. Sa réputation s'éten-
dait dans toute la France et jusqu'à l'étranger. Un auteur
24 LES SCULPTURES DE SOLESMES
contemporain le proclame : Le plus grand de son art qui
fust en chrest tenté (i).
Il n'eut malheureusement pas d'historien et beaucoup
de ses œuvres ont disparu. Mais l'archéologie, grâce à ses
fouilles infatigables dans les archives, a pu nous donner
quelques renseignements précieux sur sa vie, comme elle
donne quelque idée de la magnificence d'un monument
d'après les ruines et les colonnes brisées, éparses sur le
sol. Nous devons les recherches les plus savantes sur
Michel Colombe à M. Benjamin Fillon (2) et à M. Ch. L.
Grandmaison, archiviste de Tours (3).
Les documents qu'ils ont publiés sur notre grand artiste
fixent sa naissance en t43i et sa mort en i5i2. La Bre-
tagne a voulu disputer à la Touraine l'honneur de son
berceau, mais M. Fillon, juge qu'on ne peut récuser sur
cette question, déclare « que la ville de Tours a tous les
droits possibles jusqu'à preuves contraires solidement éta-
blies, à revendiquer Michel Colombe pour l'un de ses
plus nobles enfants, puisqu'elle a pour elle l'autorité des
preuves écrites ; constatant qu'il a passé dans ses murs les
quarante années les mieux employées de sa vie, entouré de
parents et d'alliés dont les noms ont tous le cachet du ter-
roir. » (Doc. inéd., p. 21.)
La liste des ouvrages connus de Michel Colombe nous
montre qu'il était de la race des Phidias et des Giotto,
excellant dans une branche de l'art, mais connaissant toutes
les autres et pouvant diriger un peuple d'artistes. C'est à
lui que les princes et les évêques veulent demander l'im-
mortalité de leur tombeau. Louis XI lui commande le
(1) Le Pleigney : Décoration du pays et duché de Touraine, 1541,
fol. 13-14.
(2) Documents sur Michel Colombe; extrait de Poitou et Vendée.
(3) Documents inédits sur les arts en Touraine, t. XX des Mémoires
de la Société A rchéologique de Touraine.
f
MICHEL COLOMBE 25
projet du sien; il exécute celui de François II, duc de Bre-
tagne, de Louis de Rouhault, évêque de Maillezais, de
Guillaume Gueguen, évêque de Nantes. Il est l'organisa-
teur des fêtes publiques; à l'occasion de l'entrée de
Louis XII, à Tours, il fait le modèle de la médaille com-
mémorative à l'effigie du roi, et le moule du harnais de
Turnus, le fondateur mythologique de la ville, qui devait
figurer dans la cérémonie.
La pièce la plus curieuse publiée sur Michel Colombe
est assurément le traité qu'il fit avec Marguerite d'Au-
triche pour l'exécution du tombeau que cette princesse
voulut élever à la mémoire de son dernier mari, Philibert
le Beau, duc de Savoie, dans l'église de Brou,près de Bourg-
en-Bresse. Cette préférence donnéeàMichelColombe, par la
gouvernante des Pays-Bas, prouve lagrande réputation de
notre artiste ; car les Flandres et l'école d'Anvers surtout,
comptaient alors des sculpteurs et des architectes très-
remarquables. Marguerite d'Autriche, du reste, avait pu
voir Michel Colombe dans sa jeunesse; c'était par la Tou-
raine qu'elle avait commencé son odyssée matrimoniale.
La politique avait disposé de bonne heure de sa main,
puisqu'à l'âge de trois ans, un traité passé entre Louis XI
et les Flamands l'avait fiancée au Dauphin de France et
qu'elle avait été amenée en 1483, au château d'Amboise,
pour y être élevée par la reine Charlotte de Savoie. Elle y
resta jusqu'en 1493. La politique rompit le mariage qu'elle
avait préparé. Charles VIII trouva plus avantageux d'épou-
ser l'héritière de Bretagne que l'héritière de. Bourgogne, et
il renvoya la fille de Maximilien d'Autriche, pour lui
prendre sa femme ; car ce prince avait déjà épousé par
procuration la duchesse Anne de Bretagne, qui l'avait
d'abord préféré à son rival. Marguerite d'Autriche pensa
remplacer la couronne de France par la couronne d'Es-
pagne, en allant épouser, en 1497, l'infant Jean d'Aragon
26 LES SCULPTURES DE SOLESMES
qui mourut Tannée suivante. En i5oi, elle quitta de nou-
veau la Flandre pour épouser Philibert II, duc de Savoie,
dont elle devint veuve en 1504 (i).
Nommée gouvernante des Pays-Bas par l'empereur son
père et par son neveu Charles-Quint, Marguerite montra,
dans l'administration de ces provinces, une grande intelli-
gence des affaires, et prit part à des négociations impor-
tantes entre la France, l'Angleterre et V Allemagne.
Elle confia celle qui regardait Michel Colombe à Jean
Lemaire, solliciteur de ses édifices, et l'envoya à Tours en
1 5 1 1 . Jean Lemaire trouva « le bonhomme Colombe fort
ancien et pesant; c'est assavoir environ de IIIIXX ans,
goutteuz et maladif à cause des travaulx passez. » Le véné-
rable artiste fut très-flatté de l'ambassade qu'il recevait, et le
négociateur écrivait à Marguerite: « Le bonhomme rajoue-
nist pour l'honneur de vous, Madame, et a le cuer à votre
besoigne, autant ou plus qu'il euet oncques à autre. Je vous
assure, Madame, que vous aurez un des plus grands chiefs
d'oeuvres qu'il fit oncques en sa vie. »
Les archives de Flandres nous ont conservé l'acte passé
le 3 décembre 1 5 1 1 « par devant le saige et discret homme
Macé Formon, notaire royal et personne publique, cytoien
de Tours, entre M. Colombe et Lemaire, indiciaire des
Belges. » Qu'on nous permette d'étudier quelques instants
cette pièce où nous espérons trouver des renseignements
précieux qui nous serviront à expliquer les sculptures de
Solesmes.
Signalons d'abord quelques passages qui se rapportent
à la vie de l'artiste. Michiel Colombe, habitant de Tours
et tailleur d'ymaiges du roy> parle de meistre Claux et
(i) Philibert mourut d'un verre d'eau trop froide qu'il but, en reve-
nant de la chasse. Ce mariage rapprochait Marguerite d'Autriche de la
cour de France, puisque son mari était le neveu de la reine Charlotte
de Savoie, dont elle avait dû être la bru.
MICHEL COLOMBE 27
meistre Anthoniet souverains tailleurs d'ymaiges dont il
a autre fois eu la cognoissance. L'habitant de Tours y
était né, comme nous Pavons dit ; mais pour se perfectionner
dans son art, il avait voyagé et s'était arrêté à Dijon où les
ducs de Bourgogne patronnaient une école qui avait une
grande influence en France. Les artistes flamands y domi-
naient ; les plus habiles sculpteurs étaient ceux que Michel
Colombe nomme et qui lui donnèrent sans doute des
leçons. Claux Sluter et Antoine le mouturier ou maistre
Anthoniet. Claux Sluter fit deux chefs-d'œuvre, le tombeau
de Philippe-le- Hardi, duc de Bourgogne, et le célèbre puits
de Moïse.
Michel Colombe nous fait connaître sa famille ; il n'a pas
d'enfants pour lui succéder, mais des neveux qui sont ses
élèves et les soutiens de sa vieillesse. Il stipule « tant à son
propre et privé nom, comme es noms de Guillaume Re-
gnault, tailleur d'ymaiges, Bastyen François, maistre
masson de l'église de sainct Martin de Tours, et François
Colombe, enlumineur, tous trois ses nepveux. » Il « con-
fesse, promect, affirme et certifie en foi de loyal prud'homme
de faire le monument demandé par la très haulte et très
excellente princesse, madame Marguerite, archiduchesse
d'Austriche et de Bourgoigne, duchesse douairière de
Savoye, et comtesse palatine de Bourgoigne. »
Il nous initie à sa manière de procéder en pareille cir-
constance et nous fait connaître l'organisation de son atelier,
« et de laquelle sépulture, je Michel Coulombe dessubs
nommé, feroy de ma propre manufacture, sans que aultre
y touche que moi, les patrons de terre cuitte, selon la gran-
deur et volume dont j'envoie à ma dicte dame deux pour-
traictz, l'un en platte-forme, pour le gisant, l'auetre en élé-
vation, faitz les diz patrons de la main de dicts François
Coulombe, enlumineur, et Bastyen François, masson, mes
nepveux.
28 LES SCULPTURES DE SOLESMES
« Et le dict Bastyen fera de pierre de taille toute la mas-
sonnerie servant à la dicte sépulture en petit volume par
vrayz traicts et mesures, tellement que, en réduisant le
petit pied au grand, Madame pourra veoir toute la sépul-
ture de mon dict feu seigneur de Savoye, dedans le terme
de Pasques, pourvu que aucun inconvénient ou fortune ne
survienge au dict Coulombe durant le dict temps, et iceulz
patrons, je promets loyaument à l'aide de Dieu faire pour
un cheif-d' œuvre, selon la possibilité de mon art et
industrie.
« Oultre plus, pour ce que le dict solliciteur Jehan
Lemaire nous a affermé que Madame dézire d'estre servye
en ses édifices, de gens meurs, graves, savans, seurs, cer-
tains, expérimentez, bien condicionnez et observant leur
promesse, comme bien raison le veult, mesmement de
ceulz que j'ai dessubs nommés, assureroy à ma dicte dame
estre telz ; d'ici et desjà j'asseure et afferme que Guillaume
Regnault, tailleur d'ymaiges, mon nepveu, est souffisant
et bien expérimenté pour réduire en grand volume la
taille des ymaiges servant à la dicte sépulture en sui-
vant mes patrons ; car il m'a servy et aidé l'espace de
quarante ans ou environ, en telle affaire, en toutes grandes
bezoignes petites et moyennes, que par la grâce de Dieu,
j'ai eues en main jusques aujourd'hui et auroy encoire
et tant qu'il plaira à Dieu. Mesmement il m'a très bien
servy et aidé en la dernière œuvre que j'ai achevée ; c'est
à savoir la sépulture du duc François de Bretaigne, père
de la royne, de laquelle sépulture j'envoye un pourtraict
à Madame.
« D'autre part, le dict Bastyen François, gendre de mon
dict nepveu, j'affirme estre souffissant pour exploicter et
dresser en grand volume, les patrons de la dicte sépulture
quant à l'art de massonnerie et architecture, lesquels pa-
trons seront faicts en petit volume de sa propre main.
MICHEL COLOMBE 29
« En après ces dicts patrons achevez, dedans le terme
de Pasques dessubs ditz et iceulz estoffes de peincture blan-
che et noire, selon ce que la nature du marbre le requiert
par le dict François Coulombe, enlumineur, la taulette de
bronce dorée et les lisières, armes, fourries d'ermine, car-
nation de visaiges et de mains, escriptures et toutes autres
choses à ce pertinentes fournies, selon que le debvoir le
requiert, je dessoubz signé prometz envoyer lesdits Guil-
laume Regnault, mon nepveu, et Bastyen François, son
gendre, porter ladicte sépulture en petit volume, à Madame,
quelque part qu'elle soit, dedans le terme de la purification
de Notre-Dame, et quant les dicts Guillaume et Bastyen
mesnepveux auront présenté la dicte sépulture en petit
volume, à ma dicte dame et icelle dressée, en la présence
et déclaré toutes les circonstance et dépendances d'icelles,
s'il plaît à Madame, j'entreprendroy volontiers la charge
et marché d'icelle faire réduire en grand volume par le dict
Guillaume, tailleur d'ymaiges, et Bastyen, masson. Lesquels
j'envoiroy sur le lieu du dict couvent lez-Bourg-en-Bresse,
avecques Jehan de Chartres, mon disciple et serviteur,
lequel m'a servi l'espace de dix-huit ou vingt ans, et main-
tenant est tailleur d'ymaiges de Madame de Bourbon, et
aussi autres mes serviteurs dont je respondroy de leur
science et preudomie et dont je ne penseroy avoir honte
ni dommaige.
« Et ce pour autant que, à cause de mon aige et pesan-
teur, je ne me puis transporter sur le dict lieu personnel-
lement, ce que aultrement, j'eusse fait volontiers pour
l'honneur, excellence et bonté de la dicte très-noble prin?
cesse. »
Après avoir réglé les conditions du voyage de ses neveux
en Flandres et choisi les matériaux du monument qu'il
demande à exécuter, le vieil artiste veut prouver que l'âge
n'a point affaibli son talent : « à la requeste du dict Jehan
30 LES SCULPTURES DE SOLESMES
Lemaire, ai taillé de ma propre main, un visaige de sainte
Marguerite, et mon nepveu Guillaume Ta poly et mis en
œuvre, dont je fais un petit présent à ma dicte dame et lui
prye qu'il lui plaise le recevoir en gré. *
Cet acte nous montre une âme simple, loyale et chré-
tienne. Le vieux maître promet de faire, avec l'aide de
Dieu, un chef-d'œuvre, et il espère, malgré ses quatre-
vingts ans, que ce ne sera pas le dernier ; car il compte sur
ses neveux qui, depuis quarante ans, le servent en toutes
grandes besoignes petites et moyennes que par la grâce
de Dieu, qu'il a eu en main qu'il aura encore et tant
qu'il plaira à Dieu.
On comprend par les détails qu'il donne sur ses disciples
et serviteurs dont il loue la science et la « preudomie » etdont
il ne peut « avoir honte ni dommaige, » quelle était l'organi-
sation de ces ateliers, de ces loges du moyen âge qui bâtis-
saient nos cathédrales. L'art y conservait toute son unité;
l'architecture, la sculpture et la peinture travaillaient
ensemble. Chaque artiste se servait de son instrument et
l'accordait à celui des autres. Tous vivaient sous le sceptre
d'un maître de l'œuvre, et ce sceptre pouvait être un
compas, un ciseau ou un pinceau, parce que celui qui
excellait dans un art, devait par cela même comprendre
tous les autres. L'atelier était une famille se développant
sous le régime patriarcal ; on y travaillait fraternellement
pendant vingt ans, quarante ans, comme les neveux de
Michel Colombe. La grande ambition de tous était la
perfection de l'œuvre et le progrès de l'art. Quand le
chef mourait, le plus digne devenait son successeur. Quel-
ques-uns se séparaient alors quelquefois de leurs com-
pagnons, pour aller fonder d'autres ateliers, qui perpé-
tuaient les mêmes usages et les mêmes traditions.
L'atelier de Michel Colombe avait exécuté, pour l'église
de Saint-Sauveur de La Rochelle, un monument qui a un
MICHEL COLOMBE 3l
grand rapport avec celui de Solesmes, comme le prouve le
traitépassé en 1507. En voici la principale disposition, citée
par mon père dans VAthenceum français du 2S novembre
1SS4.
« Le dict Michel Colombe a promis et promet de faire et
enlever en pierre un sépulcre de Saint-Saulveur, avecques
les dépendances d'icellui, auquel il fera et ordonnera les
pourtraicts et ymaiges de Notre-Dame, saint Jehan l'évan-
géliste, Marie Magdaleine, Marie Marte, Joseph d'Ari-
matie , Nycodemus avecque le gisant et tombeau dudit
sépulcre, de la sorte et manière que le cas requiert et qu'il
est accoustumé défaire en tel cas, de la grandeur et de
telle pierre que sont faicts les ymaiges de la sépulture et
trèspassement de Notre-Dame, de présent fait en l'église
parroschal de sainct Saturnin de Tours. »
Ce traité de La Rochelle devait beaucoup ressembler à
celui passé pour le monument de Solesmes. Reste à savoir
si le traité était signé aussi par Michel Colombe et si ce
monument était un de ceux que le maître était accoustumé
de faire en tel cas.
Le choix de l'artiste dépendait entièrement du donateur
Jean d'Armagnac, duc de Nemours, seigneur de Sablé ;
et si nous interrogeons l'histoire sur ce sujet, nous verrons
que le bienfaiteur du prieuré de Solesmes n'a pu s'adresser
qu'à Michel Colombe, habitant de Tours et tailleur
d'ymaiges du roi.
Jean d'Armagnac, duc de Nemours, était fils de Jacques
d'Armagnac dont la fin fut si tragique. C'était un de ces
seigneurs qui conspirèrent contre Louis XI, après avoir
conspiré avec lui, lorsqu'il était dauphin. Le parlement le
condamna comme criminel de lèse-majesté à être décapité.
La sentence fut exécutée, a-t-on dit, avec un raffinement
d'une odieuse cruauté. Ses trois enfants, Jacques, Jean et
Louis furent placés sous l'échafaud de leur père, pour que
t . 32 LES SCULPTURES DE SOLESMES
son sang coulât sur leurs têtes (i). Jacques mourut, peu de
temps après, de la peste. Jean et Louis furent protégés et
réhabilités par Charles VIII qui les combla de faveurs.
> • Dès la première année de son règne, dans des lettres datées
du Plessis-lez-Tours, le 5 mars 1483, le roi accorde « à
ses très-chers et très-amez cousins, Jean et Louis d'Arma-
gnac, la jouissance des terres et seigneuries venant de la
succession de Charles d'Anjou, roi de Sicile, comme en-
fants de Louise d'Anjou, sœur de Charles d'Anjou et sa
seule héritière. Parmi les seigneuries se trouvait celle de
Sablé (2). »
Dans un autre acte daté des Montils-lez-Tours, juil-
let 1491,1e roi rétablit dans leurs biens et honneurs les deux
fils de Jacques d'Armagnac; il rappelle les grands, louables,
recommandables services qu'ont rendus à la France, leurs
ancêtres, tant du côté paternel que du côté maternel, et il
ajoute : « considérant aussi que depuis nostre avènement à
la couronne, nosdits cousins ont esté continuellement
nourris et entretenus à l'entour de nostre personne, où ils
ont fait plusieurs bons et agréables services et curialitéz, e*
les avons tousiours trouvez prêts et appareillez de nous
servir et obéir en grand "soin et diligence, tellement que
leur service, bonne inclination et vertueuse conduite qu'ils
ont tousiours eue à l'entour de nous, nous a esté et est à
singulier plaisir, sçavoir faisons que nous, pour ces causes
et autres grandes, justes et raisonnables considérations,
voulons reconnoistre les dessusdits grands et louables ser-
vices, par l'advis des princes et seigneurs de nostre sang
et gens de nostre conseil, avons de notre propre mouve-
ment, grâce spéciale, certaine science, pleine puissance et
(1) Il est prouvé maintenant que ce fait est un des mensonges histo-
# riques de Voltaire.
(2) Histoire de Charles VIII, roy de France, par Godefroy. Paris, 1684,
p. 387.
JEAN d'armagnac 33
authorité royale, osté et aboli en tant que mestier serait,
toute note, macules, inhabilité et incapacité que iceux nos
cousins pourraient avoir encourue au moyen de certain
prétendu arrest que l'on dit avoir esté donné et exécuté à
rencontre du dit feu Jacques d'Armagnac leur père; et
les avons habilitez, restituez et remis, habilitons, res-
tituons, et remettons en tant que mestier seroit, ensemble
toute leur postérité (i). »
Ainsi Jean d'Armagnac et son frère Louis avaient été
recueillis à la cour de Charles VIII ; ils avaient été conti-
nuellement nourris et entretenus près du prince et en
avaient toujours mérité l'affection et les faveurs, jusqu'en
1491 (2). L'année suivante, 1492, nous retrouvons Jean
d'Armagnac, duc de Nemours, figurant à une place d'hon-
neur dans une cérémonie importante qui se célébrait au
Plessis-le\- Tours; il s'agissait de baptiser le Dauphin dont
la reine Anne de Bretagne était accouchée le 10 octobre.
Le baptême eut lieu, trois jours après, dans la chapelle du
château. Jean d'Armagnac, duc de Nemours, tenait le bout
de la mante de drap d'or qui couvrait l'enfant. Le roi tenait
la main de saint François de Paule, le priant de vouloir
bien donner son nom à son fils, mais le Bonhomme s'y
refusa par humilité, et proposa les noms de Charles-Orland
qui furent acceptés, peut-être en souvenir de Charlemagne
et de Rolland. L'enfant mourut jeune et n'eut pas le temps
d'avoir la sagesse et le courage du grand empereur et de
son célèbre neveu (3). Enfin nous retrouvons encore Jean
d'Armagnac à Tours, lorsqu'il vient demander à saint
François de Paule des religieux pour fonder un couvent à
Chàtellerault dont il était aussi seigneur.
(1) Histoire de Charles VIII, p. 61 5.
(2) Dans une Histoire manuscrite de Sablé, écrite par M. Pillereau, d'après
les Archives de la ville, il est dit que Charles VIII vint à Sablé en 1491.
(3) Histoire de Touraine, t. II, p. 294.
3
34 LES SCULPTURES DE SOLESMES
De tous ces renseignements donnés par l'histoire, nous
croyons pouvoir légitimement conclure que Jean d'Arma-
gnac, duc de Nemours et seigneur de Sablé, passa une
partie de sa vie en Touraine, à la cour de Charles VIII, qu'il
connaissait parfaitement Michel Colombe et qu'il ne pou-
vait s'adresser qu'au « tailleur d'ymaiges *> du roi, lorsqu'il
voulut enrichir d'un beau monument, l'église du prieuré
de Solesmes, d'autant plus que le monument fut payé, en
grande partie du moins, par la famille royale, comme nous
en donnerons la preuve. Nous avons dit que le tombeau
de Notre-Seigneur était l'œuvre d'un grand atelier de sculp-
ture ; et non-seulement celui de Michel Colombe jouissait
d'une immense réputation, mais c'est le seul connu, en
France, à cette époque.
Ce point une fois admis, et il nous paraît incontestable,
le traité passé en i5ii pour les tombeaux de Brou, nous
fournit des indications précieuses sur l'exécution du monu-
ment de Solesmes. Michel Colombe avait alors vingt ans de
moins ; il n'était pas « fort ancien et pesant » et il a pu « se
transporter au dict lieu personnellement. » Peut-être fit-il
d'abord « de sa propre manufacture, sans que aultre y
touche que lui, les patrons de terre cuite, de la dicte sépul-
ture en petit volume par vrayz traicts et mesures, tellement
que, en réduisant le petit pied au grand, Jean d'Armagnac
pût veoir toute la sépulture. Il fit loyaument avec l'aide de
Dieu un chief-d'œuvre, selon la possibilité de son art et
industrie. »
Il fut aidé dans son travail « par ses neveux et par d'au-
tres disciples et serviteurs dont il connaissait la science et la
prudomie. » Guillaume Regnault, « tailleur d'ymaiges,» lui
servit surtout comme il le fit pour le tombeau du duc de Bre-
tagne; son autre neveu, François Colombe, n'y travailla pas
comme enlumineur puisque le monument ne paraît pas
avoir été peint, mais son gendre Bastien François qui était,
ARTISTES DU TOMBEAU DE NOTRE-SEIGNEUR 35
en i5o8, « maistre masson » de l'église de Saint-Martin de
Tours, a bien pu en dessiner et en exécuter l'architecture.
Les documents précieux publiés par M. Grandmaison nous
permettent de nommer un imagier du monument de Soles-
mes, et de montrer qu'il existait des rapports artistiques
entre le Maine et la Touraine. L'histoire de l'art français
au xv 6 et au xvi e siècle, compte plusieurs peintres et sculp-
teurs qui portent le nom de Courtois et qui sont originaires
du Maine. Un Robert Courtois travaillait dans le Maine en
1498, et un Charles ou Chariot Courtois faisait partie de
l'atelier de Michel Colombe à la même époque. Il se marie
à Tours à Marie Hardouin, et le contrat, qui est du 3 no-
vembre i5o8,lui donne le titre de « tailleur d'ymaiges ».
Son témoin est le neveu de Michel Colombe, Guillaume
Regnault, aussi tailleur d'images. La femme apporte à la
communauté des terres et des rentes. Mais le mari, qui est
étranger au pays, n'apporte, avec son talent, que deux
cents livres tournois « qu'il dit avoir de présent entre les
mains, qui sera semblablement réputé l'acquest des dessus
dicts futurs conjoints. » Ces deux cents livres tournois qui
composaient la fortune de l'artiste, avaient été peut-être en
partie gagnées en sculptant le monument de Solesmes, où
Michel Colombe a dû le faire travailler pour le rapprocher
de sa famille.
Nous avons remarqué que le monument avait été ter-
miné par des artistes italiens que Charles VIII avait ramenés
de Naples et de Florence « avec 97,000 livres pesant de
tapisseries, librairies, peintures, pierre de marbre et de
porphyre et autres meubles. » Dans la quittance du paye-
ment pour le transport de ces objets d'art, de Naples à
Lyon et de Lyon au « chastel » d' Amboise, il est fait mention
de la nourriture de XXII hommes de « mestier »,à la raison
de XL sous par jour, « Lesquels icelluy seigneur a fait venir
du dit Naples pour ouvrer de leur mestier à son devis et
36 LES SCULPTURES DE SOLESMES
plaisir (i) ». Parmi ces artistes, se trouvait messire Passello
de Mercogliano qui avait tracé à Naples les jardins de la
villa Poggio reale et les jardins de Mars à Florence.
Charles VIII lui fit tracer les jardins du château d'Am-
boise, et Louis XII les jardins du château de Blois. Ce
sont ces jardins à lignes géométriques, s'inspirant de l'ar-
chitecture, que Le Nôtre a naturalisés jardins français.
Nos poètes du moyen âge nous parlent de vergers qui
devaient moins s'éloigner de la nature et ressembler beau-
coup à nos jardins anglais (2).
Jean d'Armagnac ne paraît pas avoir accompagné le roi
en Italie ; car on ne trouve son nom cité, ni dans les conseils
des princes, ni dans les rangs de l'armée, tandis que celui
de son frère, Louis d'Armagnac, duc de Guise, y figure
avec honneur ; il commandait l'arriêre-garde à la bataille
de Fornoue et fut nommé vice-roi de Naples où il fut tué
en i5o5. Jean d'Armagnac partagea l'enthousiasme du roi
pour l'art italien et voulut que les trois figures principales
fussent exécutées par les nouveaux artistes. Michel Colombe
dut souffrir de ce changement ; car ces figures, malgré leur
mérite, ne sont pas dans les mêmes proportions que celles
qui les entourent et nuisent par conséquent à l'unité de
l'œuvre.
Aux preuves historiques dont nous avons appuyé notre
attribution, nous ajouterons des preuves artistiques, en
comparant le monument de Solesmes à d'autres ouvrages
de Michel Colombe et de son école. Mais auparavant, on
nous permettra de donner une preuve matérielle qui n'est
(1) Le Château d'Amboise, par Vatout, p. 401.
(2) Dans son excellente Histoire du Château de Blois, 7 e édit., p. 176,
M. de la Saussaye parle aussi de Pacello de Mercoliano, jardinier-con-
cierge du jardin du roi, qui était chanoine de la collégiale de Saint-Sau-
veur. Le titre de concierge équivalait alors à celui de chef ou de gou-
verneur.
ŒUVRES DE MICHEL COLOMBE Z*]
pas sans valeur : c'est que le tombeau de Notre-Seigneur
est exécuté en pierre de Touraine, comme Michel Colombe
était accoustumé de faire en pareil cas. Ces pierres de
Bourré descendirent facilement le Cher et la Loire, pour
remonter ensuite la Maine et la Sarthe et arriver à pied
d'œuvre, au prieuré de Solesmes.
L'ouvrage le plus célèbre et le plus authentique de Michel
Colombe, celui que le Maître cite comme son chef-d'œuvre,
est le tombeau qu'Anne de Bretagne fit élever à la mémoire
de son père, François II, et de sa mère, Marguerite de Foix.
Il fut terminé en 1 507 et nous pouvons l'admirer encore
dans la cathédrale de Nantes. Moins ancien que l,e monu-
ment de Solesmes, il porte plus que lui l'empreinte de la
Renaissance. Les marbres de couleur, les détails d'archi-
tecture et les arabesques sont dans le goût italien, mais la
sculpture est toute française. Michel Colombe s'en déclare
l'auteur, et dit qu'il a été très-bien servi et aidé par son
neveu, Guillaume Regnault. Il y a une parenté évidente
entre les figures des saintes femmes qui assistent à l'ense-
velissement du Christ et les vertus cardinales qui sont aux
angles du tombeau. C'est le même style et la même finesse
de ciseau ; les anges qui veillent sur les nobles trépassés,
rappellent par la grâce de leur pose et la beauté de leur
expression, ceux que nous avons admirés au calvaire et
dans la grotte de Solesmes.
Si nous étudions maintenant les sculptures faites au châ-
teau d'Amboise, à la même époque, par les artistes tou-
rangeaux^ nous trouverons encore des ressemblances frap-
pantes et des rapprochements très-curieux sur les commen-
cements de la Renaissance. 1495 est la date la plus précise
de l'invasion de l'art italien en France, et c'est le château
d'Amboise qui fut sa première conquête. « Le roi, dit un
vieil auteur, s'en retourna à Amboise qui estoit la place
du monde qu'il aimoit le mieux, parce que c'estoit le lieu
38 LES SCULPTURES DE SOLESMES
de sa naissance et qu'il y faisoit bastir un très-beau et
somptueux édifice (i). »
De toutes les constructions de Charles VIII à Amboise,
il ne reste que la charmante chapelle de Saint-Hubert et
la grosse tour, au haut de laquelle ont peut monter en
voiture. Le reste a été détruit en 1802 par le vandalisme
sénatorial de Roger-Ducos.Ce grand seigneur de la Révo-
lution vendit les pierres du château qu'il avait charge de
conserver et battit monnaie avec le plomb des tombes de
l'église de Saint- Florentin. C'est alors que disparut le tom-
beau de Léonard de Vinci qui y avait été enterré (Athe-
nceum français, 25 nov. 1854).
La chapelle de Saint-Hubert peut être citée comme le
chef-d'œuvre le plus gracieux du xv e siècle. L'architecture
en est toute française ; sur le tympan qui orne la porte est
sculptée la chasse de saint Hubert ; l'encadrement de la
scène rappelle complètement celui du tombeau de Notre-
Seigneur à Solesmes ; c'est le même feston d'arcs tribolés,
les mêmes rinceaux de feuillage, de chardons fouillés
avec une délicatesse extrême. Les personnages, les ani-
maux et le paysage ont le style et les qualités de notre
vieil art national, La Renaissance n'apparaît que dans le
couronnement de la grotte de l'Ermite ; elle est surmontée
d'un petit édicule à plein cintre, sur lequel une bande de
petits génies tiennent une guirlande de fleurs. Ces petits
génies sont certainement d'origine italienne.
La grosse tour est construite par un architecte français ;
son portail ogival, la galerie crénelée qui le surmonte, les
voûtes qui supportent la rampe tournante des voitures le
prouvent avec évidence. Les sculptures qui soutiennent la
retombée des nervures, pétillent de verve nationale et
même quelquefois un peu rabelaisienne. L'art italien n'a
(1) Histoire de Charles VIII, p. no.
DATE DU MONUMENT 3g
rien à y réclamer ; mais il a écrit son nom dans la partie
supérieure. Le motif d'architecture qui en décore l'entrée et
qui a été malheureusement martelé par les barbares du
xviii 6 siècle, appartient à la Renaissance. On y retrouve
les gracieux feuillages, les vases, les candélabres, les
oiseaux qu'on voit sur les pieds-droits du monument de
Solesmes ; on les dirait sculptés par les artistes que Jean
d'Armagnac amena, pour terminer le tombeau de Notre-
Seigneur et qui mirent au bas de leur œuvre, avec cette
date MCCCCIIII"XVI°, le nom de leur protecteur :
KAROLO VIII REGNANTE.
Il serait possible peut-être de préciser cette date et de
fixer pour ainsi dire le jour de l'inauguration du monu-
ment. Au-dessus du tombeau, à la place d'honneur, ont
été sculptés trois écussons, ceux du roi, de la reine et du
Dauphin. Ces armes peuvent faire croire que le monument
est dû aux largesses royales; elles expliquent l'absence des
armoiries de Jean d'Armagnac qui s'est contenté de son
portrait et a fait mettre seulement celles du prieur, Guil-
laume Cheminart. Mais les armes du Dauphin sculptées
sur ce monument terminé en 1496, n'ont pu y être placées
que dans le mois de septembre. En effet la reine Anne
de Bretagne n'eut que deux enfants. Le premier Dauphin
est né le 10 octobre 1492 et est mort le 6 décembre 1495.
Le second naquit le 8 septembre 1496 et mourut le 3 octobre
suivant. Ce fut donc pendant les vingt-cinq jours de sa vie
que fut terminé et daté le monument de Solesmes.
Des preuves historiques et artistiques que nous venons
de donner, la conclusion nous semble évidente ; et pour
déposséder maintenant Michel Colombe de son œuvre de
Solesmes, il faudra nous opposer des documents écrits,
des titres authentiques capables de détruire ce que nous
croyons avoir démontré.
IV
JEAN BOUGLER, PRIEUR DE SOLESMES
ses travaux dans l'eglise
sa chapelle; état primitif, cause des changements survenus.
Jean Bougler fut le grand prieur de Solesmes ; il y régna
plus de cinquante ans et y fit fleurir l'observance, la science
et les beaux-arts. Nul religieux n'y a laissé d'aussi glorieux
souvenirs. Théologien profond, prédicateur célèbre, il fut
le courageux défenseur des libertés monastiques contre les
usurpations de la commende. Il continua l'œuvre de Phi-
libert de la Croix et de Guillaume Cheminart. Il les sur-
passa même par l'importance des travaux qu'il fit exécuter
dans l'église, et surtout par l'admirable monument que
nous allons étudier.
Jean Bougler naquit au Mans, en 1483, et fit de bonne
heure profession à Saint-Pierre de la Couture. Ses bril-
lantes qualités le firent envoyer à Paris pour y compléter
ses études théologiques et il en revint docteur. L'abbé de
la Couture était alors Michel Bureau, très-capable d'appré-
cier le mérite du jeune religieux. Il lui confia successive-
ment le gouvernement de plusieurs prieurés et le nomma
enfin à Solesmes, après la mort de Philippe Moreau de
S. Hilaire, en i5o5.
Le nouveau prieur n'avait que vingt-quatre ans, mais il
avait pour guider son zèle et ses talents, les conseils et
l'amitié de Guillaume Cheminart qui avait donné sa démis-
PRIORAT DE JEAN BOUGLER 41
sion, en 1495, tout en conservant sans aucun doute, une
grande influence dans le prieuré. Jean Bougler déploya
aussitôt une étonnante activité ; il renouvela l'esprit reli-
gieux par la fidèle observance des règles et par l'amour
des études monastiques qu'il sut inspirer ; il enseigna lui-
même TEcriture sainte, la théologie et la science des Pères
et des Conciles. Il s'était déjà fait une réputation comme
orateur, au Mans ; il continua ses prédications à Solesmes,
dont il était curé primitif, et le dimanche, on accourait de
toutes les paroisses voisines pour l'entendre.
UEssai historique nous montre Jean Bougler aussi
capable d'administrer le temporel que de gouverner le spi-
rituel. Il rebâtit le cloître, la sacristie, l'aumônerie, et
disposa pour la bibliothèque, une salle commune où tous
pouvaient venir travailler et consulter les livres. Cette
salle existe encore. Malgré toutes ces dépenses, il aug-
menta les revenus, racheta plusieurs fermes qui avaient
été engagées et fonda le registre des rentes et des droits du
monastère, qu'il laissa, à sa mort, libéré de toutes dettes.
(Essai hist., p. 46.)
Ce prieur modèle faillit être enlevé à l'affection des nom-
breux religieux qui étaient venus se ranger sous son auto-
rité. Michel Bureau était mort en i5i8, et François I er
s'était empressé de nommer abbé commendataire, Jean
Colluant, évêque de Senlis. Les moines de la Couture qui
croyaient cette nomination contraire au concordat conclu
à Bologne avec Léon X, voulurent s'y opposer et choisi-
rent eux-mêmes pour leur abbé, le prieur de Solesmes
dont ils connaissaient le mérite. Jean Bougler accepta, non
par ambitîo>n, mais par dévouement. Cet honneur était la
lutte jusqu'à la persécution et à la prison. Il dut céder à
la violence et revint à Solesmes dont il fut le dernier prieur
régulier.
Il entreprit la restauration et les embellissements de
42 LES SCULPTURES DE SOLESMES
l'église, commencés par Philibert de la Croix et Guillaume
Cheminait. Il construisit les six voûtes de la nef du trans-
sept sur le modèle de celle du chœur et il éleva sur la base
de l'ancien clocher, une flèche qui n'avait pas moins de
220 pieds de hauteur. Pour exécuter une oeuvre aussi
considérable, il fallut nécessairement remanier toute
l'église, élever les pignons et consolider les murs qui
n'avaient plus à porter de simples charpentes, mais qui
devaient résister à la poussée des voûtes. Ces travaux
effacèrent de plus en plus les caractères de l'église du
xi° siècle, dont nous avons essayé de retrouver le plan
primitif.
Jean Bougler, pour consolider la tour et supporter la
flèche qu'il voulait élever, bâtit un contre-mur intérieur
qui rétrécit la nef en cet endroit (i), mais les précautions
prises furent insuffisantes, puisque la flèche s'écroula et
que de graves accidents, survenus dans les voûtes du
transsept, ont nécessité des arcs supplémentaires qui en
dénaturent les lignes.
C'est après avoir terminé cette restauration de l'église
que Jean Bougler couronna son œuvre, en élevant dans la
chapelle gauche du transsept le monument que nous allons
étudier.
Quand on entre dans cette chapelle, on ne peut voir sans
étonnement cet ensemble d'architecture, cette profusion
d'ornements et cette multitude de personnages s'exprimant
par des gestes ou des inscriptions. Jamais peut-être l'art
n'a entassé tant de choses dans un si petit espace. Mais une
fois revenu de cette première surprise, on ne tarde pas à
remarquer un défaut d'unité dans le style comme dans les
sujets. On admire ce poëme en l'honneur de la Vierge, sa
(i) Le même moyen a été employé pour soutenir la flèche de Saint-
Sernin, à Toulouse, et l'entrée du choeur en a été rétrécie.
ÉTAT PRIMITIF DE LA CHAPELLE 43
mort, son ensevelissement, son Assomption, sa vie dans
TÉglise, et on se trouve tout à coup en présence d'une scène
de la vie de Notre-Seigneur dont le mérite est d'une infé-
riorité flagrante. L'architecture qui l'encadre ne se raccorde
pas avec les parties environnantes ; les lignes principales
sont à des hauteurs différentes, et tout indique d'autres
artistes et même une autre époque.
L'unité est la grande loi des œuvres d'art, et les artistes
capables d'exécuter un monument si remarquable ne pou-
vaient pas la violer. Ils ont dû faire, pour la décoration de
cette chapelle, un plan qui embrassait les trois côtés. Le
côté qui est éclairé par la fenêtre devait s'harmoniser avec
les deux autres ; pourquoi ce plan n'a-t-il pas été suivi ?
A-t-il été interrompu ou bouleversé ? Comment y a-t-il,
entre ces diverses parties, un demi-siècle d'intervalle ? Il y
a là un problème qu'il serait bon de résoudre, avant d'en-
treprendre l'étude du monument.
Il est impossible d'abord de supposer que le plan n'a pas
été suivi ou qu'il est resté inachevé. Quand on élève un
monument, on commence parla base, et c'est dans la partie
supérieure, ou dans les ornements qu'il reste inachevé.
Deux côtés de la chapelle ont été terminés et très-richement
sculptés. Comment le troisième n'eût-il pas même été com-
mencé. Le temps n'a pas manqué à l'œuvre de Jean Bou-
gler. Quelque considérable qu'elle soit, peu d'années ont
suffi pour l'exécuter et nous avons trouvé dans la chapelle
de droite une colonnade où nous avons reconnu la main
des artistes qu'employa Jean Bougler. Si cette colonnade
n'a pas été faite pour la chapelle, elle a été faite après, et
alors le temps n'a pas manqué pour suivre le plan tout
entier. Nous avons dit que cette colonnade faisait partie de
ce plan, et nous espérons prouyer qu'elle était primitive-
ment placée en face de l'autel de la Pâmoison.
Nous devons d'abord expliquer pourquoi elle a été
44 LES SCULPTURES DE SOLESMES
déplacée et remplacée par une œuvre très-inférieure qui ne
s'harmonise en rien avec le reste de la chapelle. Nous
répondrons avant tout, à une objection très-juste et d'une
précision toute mathématique. La colonnade enlevée mesure
4 mètres 55 centimètres de développement, tandis que
l'espace occupé par ce qui la remplace n'a que 3 mètres
8o centimètres. Que faire des 75 centimètres d'excédant ?
C'est précisément cette objection qui, en nous forçant à
un examen plus minutieux, nous a conduit à la solution
du problème.
Si on considère le grand arc qui sépare la chapelle de la
nef de l'église, il est facile de voir qu'il n'a pas le même
axe que les voûtes et qu'il n'a été construit que pour sou-
tenir l'arc primitif. Cet arc supplémentaire a un pied-droit
plus fort du côté de l'entrée de l'église que du côté opposé,
et sa direction montre le défaut d'alignement qui existe
entre le mur de la nef et le mur de l'ancien chœur
sur lequel s'appuie la plus ancienne voûte. Pour qui-
conque s'est occupé tant soit peu d'architecture, cet arc
supplémentaire et cette jambe de force qui déparent le
transsept de l'église, ont été faits pour réparer un vice de
construction qui a dû occasionner des accidents très-graves
dans la voûte de la chapelle. Cette voûte, qui a de nombreux
croisements de nervures, contient une grande quantité de
pierres et la poussée doit être énorme. Le point le plus
faible pour appuyer cette masse, est certainement l'angle
formé par le mur de la nef et le mur de la chapelle, tandis
que le point opposé de l'arc est contrebuté par le mur de
l'ancien chœur qui dépasse la ligne de la nef et par un gros
mur qui l'appuie à angle droit. La voûte a faibli et il a
fallu, pour la rétablir, construire l'arc à plein cintre qui
soutient maintenant l'arc primitif. Nous aurons à donner
d'autres preuves de cette ruine de la voûte, et nous en indi-
querons la cause occasionnelle. Ne nous occupons pour
TRANSPORT DE LA COLONNADE ^.5
Tinstant que du déplacement forcé de la colonnade qui est
actuellement dans la chapelle de droite.
Cette colonnade s'élevait en face de l'autel de la Pâmoi-
son et s'étendait jusqu'au mur de la nef ; elle était terminée
de ce côté par un des pilastres élégants de la Renaissance,
maintenant engagés dans les pieds de l'arc de soutènement.
On y voit encore les points de repère avec les moulures de
la frise et du soubassement. La colonnade et le pilastre
donnaient une largeur d'environ 5 mètres. Le pied-droit
de l'arc qu'on a été obligé de construire^ i mètre 20 centi-
mètres ; il ne restait donc qu'un espace de 3 mètres 80 cen-
timètres et le mur bouchait en partie la dernière arcade
de la colonnade. On fut donc forcé de renoncer à cette
partie du monument, et on la remplaça d'une manière
fâcheuse pour l'unité de l'œuvre.
Après avoir ainsi répondu à l'objection tirée du défaut
d'espace, nous restituerons complètement le plan primitif,
en disant qu'entre les arcades de la colonnade, étaient
placées les quatre statues à mi-corps qui ont été portées
sous le cloître de l'abbaye ; elles n'avaient pas quitté l'église
avant la Révolution. Quand elles avaient perdu leur rôle
dans l'œuvre de Jean Bougler, on les avait reléguées au-
dessus de l'entablement. Il est évident que ces statues ont
été employées ; elles ont été diminuées par derrière pour
les mettre à leur place, et les parties simplement ébauchées
sont celles qu'on ne devait pas apercevoir ; ce qui nous
permettra de retrouver leurs rangs. Elles tenaient ou mon-
traient des inscriptions, comme les autres statues qui enca-
drent le tombeau de la Vierge. Leurs poses et leurs gestes
les mettent parfaitement en scène et nous avons trouvé des
fragments de leurs inscriptions qui nous aideront à leur
donner un nom (1).
(1) Il existe aussi sous le cloître un petit groupe représentant saint
46 LES SCULPTURES DE SOLESMES
Ainsi nous avons reconstitué le plan primitif ; les trois
côtés de la chapelle présentaient les mêmes lignes d'archi-
tecture et le même style. L'œuvre avait été conçue, d'après
le programme de Jean Bougler par un même artiste qui
l'exécuta avec le concours de nombreux sculpteurs, et si
l'unité de l'œuvre a été altérée, ce fut longtemps après
qu'elle eut été terminée et par suite d'un accident dont on
voit très-bien les traces.
Étudions maintenant le poëme de Jean Bougler.
Martin à cheval, donnant à un pauvre la moitié de son manteau. Ce
groupe, qui est une imitation d'une œuvre italienne, était placé au-dessus
de l'entablement de la colonnade. Il s'y trouvait encore au moment de
l'acquisition du prieuré.
V
LE POEME DE JEAN BOUGLER
MORT DE LA VIERGE OU LA PAMOISON, SA SÉPULTURE
SON ASSOMPTION.
A l'époque de la Renaissance, les grandes traditions de
Fart chrétien se perdaient ; l'étude passionnée de Fart anti-
que faisait oublier les types et les symboles formulés par
les Pères de l'Eglise, perfectionnés par les siècles et com-
pris par les générations qui se les expliquaient sous les
voûtes et aux portes de nos cathédrales. Il y avait encore
cependant des artistes chrétiens qui échappaient au patro-
nage païen des princes, et qui savaient méditer un sujet
religieux et exprimer les sentiments de foi et d'amour qui
étaient dans leurs âmes. Lorsqu'ils avaient une œuvre
importante et nouvelle à faire, ils consultaient ceux qui
pouvaient leur donner des conseils, et ils profitaient d'une
science qu'il leur était impossible d'acquérir par eux-mêmes.
Ainsi Raphaël, l'élève du Pérugin, consulta les théologiens
et les philosophes de la Cour romaine, lorsqu'il voulut
peindre les poëmes du Vatican, comme il écouta les littéra-
teurs de la Renaissance, lorsqu'il abaissa son génie aux
compositions sensuelles de la Farnesine.
Des artistes travaillant pour les moines de Solesmes reçu-
rent un programme, et ce programme fut donné par le
prieur Jean Bougler, docteur en Sorbonne, qui avait en-
48 LES SCULPTURES DE SOLESMES
seîgné pendant tant d'années l'Écriture sainte, la théologie
et la science des Pères et des Conciles (Essai hist^ p. 45)-
Ce n'était pas seulement un programme, mais un texte que
l'architecture et la sculpture devaient illustrer, comme les
artistes illustraient de leurs compositions et de leurs orne-
ments symboliques, le vélin des manuscrits ou les marges
des beaux livres d'heures de Simon Vostre.
Aucun monument d'art n'est enrichi d'inscriptions,
comme la chapelle de Jean Bougler. De tous côtés, les Pro-
phètes, les Apôtres, les Docteurs présentent des textes qui
expliquent et commentent les sculptures ; et ces textes sont
gravés dans la pierre avec une perfection comparable à
celle des incunables que l'imprimerie n'a jamais surpassée.
Les inscriptions qu'on voit n'étaient pas les seules ; nous
avons été assez heureux pour trouver des fragments de
plusieurs autres qui avaient été employés comme dallage
ou jetés dans les décombres. Quelques-uns sont gravés des
deux côtés. Jean Bougler a modifié ses textes, et on a été
obligé de renoncer, faute de place, à quelques inscriptions.
L'œuvre conçue par Jean Bougler est un poème en
quatre chants : la mort de la Vierge, son ensevelissement,
son Assomption et sa vie dans l'Église, d'après la vision de
l'Apocalypse. Ces sujets sont encadrés de personnages de
l'Ancien et du Nouveau Testament, qui les accompagnent
comme les chœurs de la tragédie antique. Étudions-en
d'abord le mérite historique et religieux ; nous en ferons
ensuite la critique artistique.
La mort de la Vierge n'est pas représentée selon les tra-
ditions de l'iconographie grecque et latine. Le schisme de
Photius a immobilisé et pour ainsi dire momifié l'art
byzantin. Les sujets religieux sont peints et sculptés de
nos jours en Grèce et en Russie, comme ils l'étaient au
vm e siècle à Constantinople, et le manuel qui sert encore
dans l'atelier du mont Athos explique les fresques qui
LE POEME DE JEAN BOUGLER 49
ornent les plus anciennes églises grecques. Le précieux
manuscrit Le Guide de la peinture, qui a été traduit par le
docteur Durand de Chartres, nous donne ainsi le pro-
gramme dé la mort de la Vierge : « Maison. Au milieu, la
sainte Vierge couchée sur un lit, les bras croisés sur la poi-
trine ; de grands flambeaux et des cierges allumés ; aux
pieds de la sainte Vierge, saint Pierre l'encensant avec un
encensoir; à sa tête, saint Paul et saint Jean le Théologos,
qui l'embrassent. Tout autour, les autres apôtres et les saints
évêques Denys l'Aréopagite, Hiérothée et Timothée tenant
les Évangiles ; des femmes en pleurs. Au-dessus, le Christ
tenant dans ses bras l'âme de la sainte Vierge, vêtue de
blanc ; elle est environnée d'une grande clarté et d'une
foule d'anges (i). »
L'Occident n'a pas un Guide de la peinture comme
l'Orient, mais la Légende dorée de Jacques de Voragine
peut nous en tenir lieu et nous aider à comprendre les
vitraux et les sculptures de nos cathédrales. On y retrouve
l'explication de toutes les représentations de la mort de la
Vierge, au moyen âge et jusqu'au xvn e siècle. La légende
du jour de l'Assomption est un poëme admirable en l'hon-
neur de Marie.
La Vierge-Mère ne peut plus supporter la privation de
son Fils. Un ange resplendissant de lumière lui apparaît
et lui annonce sa délivrance, en lui présentant une palme
du paradis qui doit être portée devant son cercueil. Sur la
demande de Marie, tous les Apôtres assistent à ses derniers
instants.
« Saint Jean qui prêchait à Ephèse disparaît tout à coup,
et il est déposé à la porte de Marie ; il entre et l'Apôtre
(1) Manuel d'iconographie grecque et latine, p. 281. Il parait qu'il existe
à Oxford un manuscrit, ayant beaucoup de rapport avec le Guide de la
peinture du Mont-Athos. Ce manuscrit nous a été signalé autrefois par
M. André Salmon, de Tours.
4
50 LES SCULPTURES DE SOLESMES
vierge salue avec respect la Vierge-Mère. L'heureuse Marie
l'apercevant, ne put retenir ses larmes : Mon fils Jean, dit-
elle, souviens-toi des paroles de ton Maître qui m'a donnée
à toi pour mère et qui t'a donné à moi pour fils. Voici qu'à
la voix du Seigneur, je vais payer la dette de la nature
humaine et je confie à ta tendresse le soin de mon corps.
Tu feras porter cette palme devant mon cercueil, lorsque
vous porterez mon corps au tombeau. Et Jean dit : Oh ! si
mes frères, les Apôtres, étaient tous ici, nous pourrions
vous préparer de belles funérailles et vous rendre les hon-
neurs que vous méritez. Lorsqu'il disait ces mots, tous les
Apôtres furent enlevés des lieux où ils prêchaient, sur des
nuées et déposés devant la porte de Marie. Ils s'étonnaient
de se voir ensemble et disaient : Pourquoi le Seigneur
nous a-t-il ainsi réunis ? Jean sortit et leur annonça la
mort prochaine de leur Souveraine.
« Lorsque la bienheureuse Marie vit tous les Apôtres,
elle rendit grâces au Seigneur et s'assit au milieu de lampes
ardentes et de flambeaux. Vers la troisième heure de la
nuit, Jésus arriva avec la hiérarchie des anges, la suite des
prophètes, l'armée des martyrs, la troupe des confesseurs,
les chœurs des vierges. Ils se rangèrent devant le trône de
la Vierge en chantant de doux cantiques. Jésus, le premier,
disait : Viens, ma Préférée, et je te placerai sur mon trône,
parce que j'ai désiré ta beauté. Elle répondait : Mon cœur
est prêt, Seigneur, mon cœur est prêt. Tous ceux qui
étaient venus avec Jésus, chantaient doucement : Celle-ci a
ignoré la souillure du plaisir : elle recevra le fruit qui
rassasie les âmes saintes. Et Marie chantait en parlant
d'elle-même : Toutes les générations me diront bienheu-
reuse ; car le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses,
et son nom est saint. Alors le Chantre par excellence
entonna : Viens du Liban recevoir la couronne. Et elle
répondit : Me voici ; car il est écrit de moi que je ferais
MORT DE LA VIERGE 5l
votre volonté, mon Dieu, et mon âme a tressailli en vous,
mon Dieu et mon Sauveur. Et l'âme de Marie sortit de son
corps et vola dans les bras de son Fils. »
Jean Bougler ne suivit pas complètement les récits de
l'iconographie grecque et latine. Il donna aux sculpteurs à
traduire un texte nouveau. Au premier plan, un Apôtre
tient un livre ouvert où sont gravés ces mots : Virginis
obdormitioni Jésus occurrit dansque illi sancta dixit :
accipe hoc, chara mea, quod mox complebo tibl una cum
pâtre meo. « A la mort de la Vierge, Jésus apparut et lui
donna la sainte Hostie, en lui disant : Reçois, ma bien-
aimée, ce que bientôt j'accomplirai avec toi dans le sein de
mon Père(i). »
Ainsi Marie ne meurt pas comme une femme ordinaire.
Elle n'est pas représentée expirant dans son lit; mais à
genoux, s'affaissant dans l'extase. Son Fils vient lui-même
ravir son âme dans l'étreinte eucharistique. Il lui rend le
corps qu'il en a reçu, pour que ce corps l'attire au ciel et
l'unisse éternellement à lui, dans la gloire du Père. Les
Apôtres, les disciples et les saintes femmes entourent la
Mère du Sauveur que soutiennent saint Pierre et saint Jean,
les types de la foi et de l'amour. Cette figure de Marie qui
est le centre de la composition, en est le chef-d'œuvre. On
ne pouvait mieux représenter l'Épouse du cantique des can-
tiques, s'unissant dans la mort à son divin Époux.
Nous n'avons jamais vu, en Italie et en France, la mort
de la Vierge représentée de cette manière. On ne trouve de
(i) Cette inscription est imitée d'un paysage d'Hilduin, abbé de Saint-
Denis et disciple d'Alcuin. Dans la Vie de saint Denis l'Aréopagite, qu'il
écrivit par Tordre de Louis le Débonnaire, l'auteur raconte les supplices
qu'eut à souffrir l'Apôtre des Gaules et la visite qu'il reçut de Notre-
Seigneur dans sa prison : Veniens apparuit ei Dominus Jésus Christ us,
etiam cunctis videntibus, quibus est datum videre, cum multitudine angelo-
rum, et accipiens panent sanctum dédit illi dicens : Accipe hoc, chare meus,
quod mox complebo tibi, una cum Patrf meo.
52 LES SCULPTURES DE SOLESMES
composition semblable que dans l'école flamande. Nous
nous bornons maintenant à cette remarque dont on verra
plus tard l'importance (i).
Deux personnages qui ont assisté à la mort et aux funé-
railles de la Vierge sont appelés à en rendre témoignage.
Denys l'Aréopagite et Timothée, le disciple dejsaint Paul,
s'entretiennent ensemble ; leurs statues, placées, sous de
riches dais, s'appuient sur des inscriptions tirées de leurs
œuvres. Dans son admirable livre des Noms divins qu'il
adresse à Timothée, saint Denys fait l'éloge d'Hiérothée
« son maître et son ami, auquel, après saint Paul, il doit
son initiation à la science divine » et il lui rappelle avec
quelle éloquence il s'exprima, lorsqu'ils assistèrent ensem-
ble aux derniers instants de la Vierge. « Hiérothée, dit-il,
brillait même entre nos pontifes inspirés ; comme vous
l'avez vu, quand vous et moi et beaucoup d'entre les frères,
nous vînmes contempler le corps sacré qui avait produit
la vie et porté Dieu. Là se trouvaient Jacques, frère du
Seigneur, et Pierre, coryphée et chef suprême des théolo-
giens. Alors il sembla bon que tous les pontifes, chacun à
sa manière, célébrassent la toute-puissante bonté de Dieu,
qui s'était revêtu de notre infirmité. Or, après les Apôtres,
Hiérothée surpassa les autres pieux docteurs. Tout ravi
et transporté hors de lui-même, profondément ému des
merveilles qu'il publiait, et estimé par tous ceux qui l'en-
tendaient et le voyaient, qu'ils le connussent ou non,
comme un homme inspiré du ciel et comme le digne pané-
gyriste de la Divinité. Mais à quoi bon vous redire ce qui
fut prononcé en cette glorieuse assemblée (2) ? »
(1) On peut voir une de ces compositions, peinte par Schaffner, dans
Les Monuments d'architecture, de sculpture et de peinture de V Allemagne,
publiés par E. Forster, t. H, p. 114.
(2) Œuvres de saint Denys VAréopagite, traduites par l'abbé Darboy,
p. 368. Voici le texte abrégé de l'inscription latine : Divi Dionysi Gallia-
SAINT DENYS l'aREOPAGITE 53
Timothée répond par ce texte : « Aux funérailles de la
très-sainte Vierge, Mère de Dieu, parmi les frères qui avaient
été réunis avec nous par les Apôtres se trouvait le divin
Hiérothée avec lequel vous avez d'affectueux rapports. Il
célébra d'une manière sublime la divinité de Jésus qui est
cause de tout, forme formatrice de tout, sans être formée
elle-même, lui que la Vierge a conçu et nous a donné comme
homme, beau de sa forme même. Ce que le divin Hié-
rothée a écrit d'une manière si correcte, expliquez-le, mon
père (i). »
Ces deux textes, si glorieux à Hiérothée, nous font re-
gretter la perte des ouvrages de ce disciple que saint Denys
appelle « d'autres Ecritures qui viennent à la suite des écrits
inspirés par Dieu même, » alterasque scripturas quœ divi-
nitus afflatorum scripta proxima assequentur. [De divin,
nom. ch. m.)
Il n'est pas étonnant que Jean Bougler ait fait mettre
ce saint personnage parmi les témoins de la mort de la
Vierge. On doit sans doute le reconnaître dans la grande
figure, placée derrière Notre-Seigneur. Au côté opposé se
voit un religieux bénédictin dont la physionomie bien
caractérisée indique un portrait. La tradition nous en a
rum episcopi, in tertio capite de divinis nominibus, super Virginis transituad
Timotheum Ephesium episcopum verbà. c Namque et apud ipsos divino spi-
ritu plenos pontifices nostros, cum et nos (ut nosti) etplerique ex fratribus nos-
tris ad contemplandum corpus illud quod authorem vitœ Deumque ceperatcon-
venissemus.Aderatautemfrater Domini Jacobus, et Petrus supremum decus;
ubipost contuitum placuit ut utramque Jesu naturam et ex M atre, pontifices
laudarent omnes, ex quibus unus post apostolos prœstantior erat Hierotheus,
cujus laudationum partes inter divina nomina explicandas abs te suscepi. »
(i) Inter virginales sacrosanctœ Virginis Matris Dei exequias, eximie
pater Dionysi, ab apostolis unus ex omnibus illic nobiscum congregatis fra-
tribus, extitit divus Hierotheus arnica tibi consuetudine junctus, qui de Divi-
nitateJesu, per mentis excessum, celsius jubilaret, quod sit omnium causa,
cuncta replens, forma omnia formons, non formata quam Vïrgo concepit et
hominem eademfo> m ma speciosum nobis formatum protulit. Hœc divi Hiero-
thei compendiose scripta, tu pater, clarifica.
54 LES SCULPTURES DE SOLESMES
conservé le nom. Jean Bougler a voulu ainsi honorer la
mémoire de son protecteur et ami, Michel Bureau, le der-
nier abbé régulier de la Couture.
L'ensevelissement de la Vierge n'offre aucune trace des
poétiques légendes du moyen âge. On ne voit représentées
ni la palme du Paradis apportée par l'ange, ni la punition
et la conversion du prince des prêtres, qui voulut toucher
au cercueil, ni la ceinture de la Vierge qui triompha de
l'incrédulité de saint Thomas. Les artistes semblent avoir
voulu seulement imiter l'ensevelissement de Notre-Sei-
gneur et rivaliser avec l'œuvre de Michel Colombe. La
disposition de la scène est la même. Les figures sont plus
nombreuses, mais les lignes sont moins sculpturales. La
Vierge-Mère, couchée dans son linceul et soutenue par
quatre personnages, va disparaître dans le tombeau. C'est
le même type que nous venons d'admirer dans la Pâmoi-
son. Marie s'est doucement endormie dans la mort ; elle
repose dans ses chastes draperies comme dans sa pureté
sans tache. « Son âme, en s'éloignant pour quelques heures
de son corps virginal, l'a laissé beau, flexible, angélique.
Il est encore le trésor de la terre, en attendant qu'il devienne
la merveille des cieux. » (Essai historique, p. n3.)
Le Christ va bientôt lui dire : Lève-toi, ma Préférée,
ma Colombe, Tabernacle de gloire, Vase de vie, Temple
céleste, tu n'as jamais éprouvé la souillure des sens et tu
ne souffriras pas la corruption du tombeau. [Légende
dorée.)
Saint Pierre, au centre de la composition, contemple
une dernière fois avec amour et dévotion, la Mère du Sau-
veur. Derrière lui deux saintes femmes et des disciples
témoignent leur douleur. Un d'eux montre un texte dans
un livre ; à ses côtés deux Apôtres qui tiennent l'extrémité
du linceul; à gauche, saint Jean, le fils adoptif, et à droite,
saint Jacques, le parent de la Vierge et du Sauveur. Les
LE TOMBEAU 55
autres extrémités du linceul sont tenues par deux figures
qui ne sont pas des Apôtres. Aux pieds, un religieux
bénédictin dont la tête très-finement modelée nous offre
le portrait de Jean Bougler, le grand prieur de Solesmes,
et en face de lui, un personnage drapé à l'antique dont
la physionomie rappelle les types de la Renaissance.
Nous croyons, sans en donner encore la preuve, voir
dans ce personnage un des artistes auxquels Jean Bou-
gler confia l'exécution de son poëme et qui était bien digne
par conséquent de tenir ainsi compagnie au prieur de
Solesmes.
Sur le devant du tombeau, un jeune religieux assis et
lisant dans un livre. Cette figure est évidemment destinée
à faire le pendant de la Madeleine du tombeau de Notre-
Seigneur. Ce doit être aussi un portrait, mais la tête a été
malheureusement mutilée. Le costume semble plus simple
que celui de Jean Bougler. Serait-ce celui d'un novice,
et ce novice serait-il le neveu du Prieur de Solesmes,
François Bougler, qui fut plus tard sacristain du monas-
tère?
La face du tombeau est ornée de bas-reliefs très-bien
sculptés, représentant l'histoire de Judith et d'Esther. Ju-
dith, suivie de sa servante Abra, montre la tête d'Holo-
pherne aux défenseurs de Béthulie. Esther est prosternée
aux pieds d'Assuérus qui lui offre la moitié de sa couronne;
derrière le roi, Aman est attaché à la potence.
Judith et Esther sont des figures de l'Église, mais aussi
de la Vierge. Marie est la Judith, la femme forte qui seule
a triomphé du chef des ennemis. Le peuple qu'elle a
sauvé peut lui dire comme Ozias : Vous êtes bénie par
le Seigneur Dieu, par le Très-Haut plus que toutes les
femmes qui sont sur la terre ! Béni soit le Seigneur qui a
créé le ciel et la terre, qui vous a dirigée pour briser la
tête du chef de nos ennemis ; il a aujourd'hui tant glorifié
56 LES SCULPTURES DE SOLESMES
votre nom, que votre louange ne tarira jamais dans la
bouche des hommes qui se rappelleront la puissance de
Dieu éternellement. (Judith, xii, 23.)
Marie, comme Esther, a été la préférée du Roi des rois
« qui l'aima plus que toutes les femmes. » Elle trouva
grâce et miséricorde devant lui, plus que toutes les autres
et il mit sur sa tête le diadème royal. (Esther, h, 17.)
Aussi lorsqu'elle s'incline pour solliciter quelque faveur,
le Roi lui dit : Que voulez-vous, reine Esther ? Que de-
mandez-vous ? Quand même vous me demanderiez la
moitié de mon royaume, je vous le donnerais. (Ib. v, 3.)
Au chevet du tombeau est un autre bas-relief repré-
sentant les honneurs rendus par Salomon à sa mère :
« Bethsabée vint trouver le roi Salomon pour lui parler,
et le roi vint au-devant d'elle et lui rendit honneur. Il
s'assit sur son trône, et un trône fut placé pour la mère
du roi qui s'assit à sa droite, et le roi lui dit : Deman-
dez, ma mère, car il ne serait pas juste de vous refuser. »
(III Reg. Ch. 11, 19, 20.) On ne pouvait rendre plus heureu-
sement la toute-puissante intercession de Marie auprès de
son Fils.
A l'autre extrémité, on voit la scène de l'Évangile, choi-
sie par l'Église pour la fête de l'Assomption. Notre-Sei-
gneur déclare en présence des deux sœurs, Marthe et Marie,
types de la vie active et de la vie contemplative, que sa
Mère, bénie entre toutes les femmes, a choisi la meilleure
part, puisqu'elle a été la plus fidèle à écouter sa parole, et
la plus parfaite dans son amour.
Nous croyons devoir rattacher à la scène de l'ensevelis-
sement de la Vierge les quatre statues placées entre les
colonnes qui ont été transportées dans la chapelle de droite.
La hauteur qu'elles occupaient dans l'ensemble du monu-
ment, leurs poses, la direction de leurs regards et de leurs
gestes, tout le montre avec évidence. Ce sont des pro-
LES PROPHÈTES 5j
phètes, des personnages de l'Ancien Testament qui s'en-
tretiennent de la Vierge-Mère. Ils avaient devant eux les
textes qu'ils ont écrits et les explications que les docteurs
de l'Église en ont données. Les fragments de ces inscrip-
tions retrouvées et malheureusement incomplètes, ont
été déchiffrés et expliqués par le R. P. Dom Gauthey,
abbé de Sainte-Madeleine de Marseille. Nous pouvons
reconnaître dans ces personnages, David, Salomon, Isaïe,
et Jérémie. David est indiqué par sa couronne et la
harpe qu'il tenait. Les textes du Cantique des cantiques
de Salomon sont commentés d'après les auteurs du
moyen âge. Il y en a deux rédactions gravées, en carac-
tères différents, qui se rapportent à des versets du cin-
quième chapitre.
« Sa tête est brillante comme un or très-pur ; ses che-
veux sont comme les rameaux des palmiers — et noirs
comme le corbeau, — ses yeux comme ceux des colombes
sur le bord des ruisseaux. » L'or très-pur est l'intention
de l'amour et de la charité, car l'amour est le principe des
actes comme la tête du corps... Les cheveux noirs sont les
humbles pensées... »
Un troisième fragment, très-fruste, présente quelques
mots dont il est difficile de suivre le sens ; ils paraissent se
rapporter, comme les précédents, au v e chapitre du Canti-
que, et être le développement du verset 1 3 .
« Ses joues sont comme des corbeilles de plantes aroma-
tiques plantées par les parfumeurs ; ses lèvres sont des
lis qui distillent la myrrhe la plus excellente (i). »
(/) Voici ces fragments incomplets dont on pourrait peut-être découvrir
l'origine :
/. Quid caput insignitum M... — oculi tui ut columba circons — pectio,
ïabia tua est — distillans locutio, manus tue tornatiles sunt opéra,
2... Caput tuum — aurum optimum est amo [risseu char) itatis intentio
nom sicut caput corporis, ita (amor) est operis principium. Corne tue sicut
58 LES SCULPTURES DE SOLESMES
Sur un fragment retrouvé dans une cave, se lisent quel-
ques mots de ce célèbre passage d'Isaïe, ch. vu, 14, Dabit
(vobis stgnum, ecce virgo) concipiet et pariet (filium et
VOC) ABITUR D...
Enfin une autre inscription commente cette prophétie
d'Isaïe et celle de Jérémie. Femina circumdabit virum,
ch. xxxi, 22 : » Une femme environnera un homme. »
Quoi d'extraordinaire qu'une femme conçoive un fils, si
elle n'était pas vierge; et le Seigneur a-t-il créé quelque
chose de nouveau, si une femme a environné un homme
conçu d'un homme (1)?
Au-dessus de l'ensevelissement, l'artiste a représenté
l'Assomption de la très-sainte Vierge. La scène est enca-
drée par un arc de triomphe. Au centre, le Sauveur, sa
Mère et des anges. De chaque côté des personnages de l'An-
cien, et du Nouveau Testament.
Avant d'étudier et d'expliquer ces sculptures, nous devons
remarquer l'infériorité flagrante des deux principales figu-
res. Comparées à toutes celles qui les entourent, le Christ et
la Vierge sont désagréables à voir, et en dehors de toute lot
perspective. Il est impossible d'admettre un instant que
l'artiste qui a fait la Vierge si belle dans la Pâmoison et
dans l'ensevelissement l'ait représentée d'une manière si
barbare dans la gloire. Ces deux statues sont d'un autre
ciseau ; elles ont remplacé celles qui ont été détruites par
un accident contemporain de celui que nous avons déjà
elate — (palmarum) et nigre,sunt cogitationes humiles preteritorum
memoria, presentium... et futurorum providentiel, quasi trium steîlarum...
3.,. lis. videntiumpu... — pigmentis ornata — ... tis patientia... sperat. —
— Locutiones... adulatoribus... is-operation... compte delectabiles. (?)
(1) Quid altum, mulierem concipere filium si non sit virgo; aut quid novum
Dominus creavit si femina masculum de masculo circumdedit.
Ce texte est tiré d'un sermon sur l'annonciation de la sainte Vierge, du
vénérable Guerric, disciple de saint Bernard. Ce sermon se trouve à la
suite des ceuves de saint Bernard dans les anciennes éditions.
l'arche d'alliance 59
signalé dans les voûtes; et cet accident, nous n'avons pas
besoin d'en chercher lés preuves dans l'histoire ; elles sont
écrites en caractères très-authentiques sur le fond du monu-
ment. Le mur auquel étaient attachées ces statues a cédé à
cette masse d'architecture qui ne reposait en devant que
sur de légères colonnes. Il a entraîné dans sa ruine, les sta-
tues et compromis la solidité des voûtes de l'arc de triom-
phe qui sont toutes lézardées. La partie supérieure a dû
être refaite entièrement. Le fond a été rebouché en maçon-
nerie grossière, et c'est à peine si on retrouve quelques
restes du mur en pierre de taille auquel étaient fixées les
statues. Les seules statues du fond qui ont été conservées
sont deux anges d'une finesse d'exécution très-remar-
quable. Ils sont au-dessus d'une arche d'alliance et tien-
nent une tablette, en fixant leurs regards sur un point plus
élevé.
L'arche d'alliance est bien reconnaissable. L'artiste s'est
conformé au texte de l'Exode et a suivi les propor-
tions indiquées. « Vous ferez une arche dont la longueur
sera de deux coudées et demie ; la largeur d'une coudée et
demie et la hauteur également d'une coudée et demie, et
vous ferez au-dessus une guirlande d'or tout autour. »
(Exod. xxv, 11, 12.) Deux trous placés aux extrémités
prouvent que les anneaux n'avaient pas été oubliés ; « et
vous placerez quatre anneaux d'or aux quatre angles de
l'arche; deux anneaux seront d'un côté et deux de l'autre. »
(Id. 12.)
Personne ne sera surpris devoir dans cette composition,
l'arche d'alliance comme symbole de la sainte Vierge.
L'Eglise l'appelle dans ses litanies, fœderis arca. Saint
Jean Damascène, dans un sermon sur l'Assomption, a
dit : « Aujourd'hui la très-sainte Vierge est élevée au trône
céleste; aujourd'hui l'arche sacrée et vivante qui a porté
en elle-même son auteur, est placée dans le temple que
«4
* ■
ÔO LES SCULPTURES DE SOLESMES
n'a pas fait la main des hommes, et David, son ancêtre,
s'en réjouit avec les anges. » Ludolphe le Chartreux qui
résume à ce sujet, les explications des saints Pères et
l'iconographie du moyen âge, expose ainsi cette figure de
Marie dans l'Ancien Testament : « L'arche renfermait les
deux tables des Commandements et le livre qui les expli-
quait; Marie en observait fidèlement tous les préceptes et
se complaisait dans l'étude des saintes Ecritures. L'arche
possédait la verge miraculeuse qui avait produit des fleurs ;
Marie aussi fleurit miraculeusement et donna au monde
le fruit béni de ses chastes entrailles. L'arche renfermait
l'urne d'or qui contenait la manne tombée du ciel; Marie
offrait aux hommes le véritable Pain de vie. L'arche était
faite d'un bois incorruptible; Marie n'éprouva jamais de
corruption dans sa chair sans souillure. L'arche avait sur
les côtés quatre cercles d'or; Marie brillait par les quatre
vertus cardinales qui sont le principe et la source de toutes
les autres. L'arche avait deux bâtons qui servaient à la
porter d'un lieu dans un autre et les deux bâtons figuraient
la double charité de Marie. L'arche était dorée en dedans
et dehors; Marie brillait par toutes les vertus extérieures
et intérieures (i). »
Saint François de Sales, dans sa très-aimable et très-
élevée théologie, présente aussi l'arche d'alliance comme
le symbole de Marie :
« Le torrent de l'iniquité originelle, dit-il, vient rouler
sur ses ondes infortunées sur la conception de cette sacrée
Dame, avec autant d'impétuosité, comme il eust fait sur
celle des autres filles d'Adam, si est-ce qu'estant arrivé là,
il ne passa pas outre, ains s'arresta court, comme fit an-
ciennement le Jourdain du temps' de Josué, et pour le même
respect; car le fleuve retint son cours, en révérence au
(i) Vie de Notre-Seigneur, liv. I, ch. xn.
LE PROPITIATOIRE 6l
passage de l'arche d'alliance, et le péché originel retira ses
eaux, révérant et redoutant la présence du vray tabernacle
de l'éternelle alliance. » (Traité de l'Amour de Dieu, II,
ch. vi.)
Mais cette arche d'alliance est-elle à sa véritable place ?
N'était-elle pas portée autrefois par les anges qui sont
maintenant au-dessus ? Ce changement serait, il me semble,
inexplicable. L'inclinaison de l'arche n'est pas la même
que celle du support tenu par les anges, et les bras des
anges seraient trop délicats pour soutenir ce bloc de pierre ;
leurs yeux d'ailleurs regardent plus haut. En continuant
la lecture du passage de l'Exode, nous trouverons la solu-
tion de la difficulté. « Vous ferez aussi un propitiatoire, un
couvercle d'un or très-pur. Il aura deux coudées et demie
de long et une coudée et demie de large. Vous ferez aussi
deux chérubins d'or, aux deux extrémités de l'oracle, un
chérubin d'un côté, et un autre de l'autre ; et ils se regar-
deront, les visages tournés vers le propitiatoire qui couvre
l'arche, dans laquelle sera mis le témoignage que je vous
donnerai. C'est là que je vous donnerai des ordres et je vous
parlerai sur le propitiatoire; et du milieu des deux chéru-
bins qui seront au-dessus de l'arche du témoignage, je vous
dirai tout ce que j'ordonnerai aux enfants d'Israël. »
(Exod. xxv, 17-22.)
Ce texte est évidemment le programme donné par Jean
Bougler à l'artiste. La science théologique lui a indiqué
une manière nouvelle de représenter l'Assomption. Au lieu
d'être portée par les anges dans une gloire, selon l'icono-
graphie grecque et latine, ou sur un nuage comme à l'épo-
que de la Renaissance, Marie, la véritable Arche d'alliance
qui a renfermé le grand témoignage, la plénitude de la loi
et des prophètes, est élevée au ciel par les deux chérubins
sur le propitiatoire ; et les chérubins ont le visage tourné
vers elle, parce qu'elle est aussi le véritable propitiatoire
02 LES SCULPTURES DE SOLESMES
où Dieu rend ses oracles et donne ses ordres et ses grâces
aux enfants d'Israël. Pouvait-on présenter à l'esprit et au
cœur, une idée plus lumineuse et plus féconde ? Les artistes
qui ont été appelés à réparer le monument, n'ont rien
changé à la composition, mais ils n'ont pas su remplacer
la gracieuse figure dont les draperies devaient descendre
jusque sur le propitiatoire. L'Epouse des cantiques s'éle-
vait avec son Bien- Aimé; et le ciel et la terre saluaient leur
Reine.
L'explication que nous donnons est confirmée par les
fragments d'inscriptions retrouvées. Jean Bougler y
considère Marie comme l'arche d'alliance de l'Ancien et
du Nouveau Testament. Les deux alliances sont représen-
tées par les deux chérubins, dont l'un signifie la foi au
Christ à venir, promis aux Patriarches, et l'autre, la foi
au Christ qui est appelée ipsa Justifia, l'accomplisse-
ment de la promesse étant la Justice de Dieu, qui, d'après
saint Paul, revelatur defide injidem (i).
Toutes les générations qui doivent accomplir la pro-
phétie de la Vierge et la proclamer bienheureuse, assistent
à son triomphe et contemplent sa gloire. D'un côté, les
personnages de l'ancien Testament ont pour interprète le
roi David, prosterné devant la véritable Arche d'alliance et
chantant sur sa harpe les divins cantiques (2). De l'autre
(1) Justitia Dei in Evangelio revelatur ex fide injidem, sicut scriptum est,
Justusexfide vivit. AdRomanos i°capite.... Nam ex eu jus fide... ineipsius
d... etjuravit David in semine ejus, id est in Christo itidem Abrahœ etpatri-
bus per virginis uterum daturum se nobis. Hujus itaque fidei prima faciès
esthœc misericordiarum Dei promissio; altéra promissi expectatio. Atpro-
missi redditio ipsa est justitia... inter utramque fidem quasi duo cherubini
sese aspicientes, versis vultibus in propitiatorium Jesum speciosum forma
vitœquem in Evangelio nosse pieta...
Il reste des fragments d'une autre rédaction. Nous ignorons où cette
inscription était placée, peut-être au-dessous de l'arche d'alliance.
(2) Un texte de Ludolphe le Chartreux explique aussi la présence de
David dans le groupe de l'Assomption, c Assumptio Beatœ Virginis fuit
LA GLOIRE DE MARIE 63
côté, les représentants du nouveau Testament ont pour
chef Pierre, le prince des Apôtres. Toutes ces figures
sont d'une exécution très-remarquable. Elles avaient
sans doute dans la pensée de l'artiste un nom que nous
ne chercherons pas à deviner. Il est une figure cepen-
dant pour laquelle nous proposerons une attribution.
A la place d'honneur, près de saint Pierre, se voit un
religieux bénédictin qui rend hommage à la Vierge.
Sa physionomie très-caractérisée indique un portrait, et
ce n'est pas celui de Jean Bougler qui aurait refusé, de sa
placer, de son vivant, dans une scène* du ciel. Ce religieux
ne serait-il pas Guillaume Cheminart mort en i55o, au
moment même où commençaient les travaux de la cha-
pelle. Il avait été enterré dans l'église, près du maître-
autel, et sa mémoire devait être chère à tous les religieux
de Solesmes. C'était lui qui avait orné la chapelle de droite,
et Jean Bougler, pour honorer son ami et son rival,
voulut le placer parmi les dévots de la Vierge triomphante,
pour y représenter l'ordre de Saint-Benoît tout entier.
Son portrait est très-étudié, mais il n'a pas la vie de celui
de Jean Bougler. On voit qu'il a été exécuté sur un mou-
lage fait au moment de sa mort. C'était un usage fréquent
alors de mouler le visage des personnes dont on voulait
conserver le souvenir. Nous avons le moulage de la tête
de sainte Jeanne de Valois, morte en i5o5, et nous savons
que le peintre Bourdichon prit aussi celui de saint Fran-
çois de Paule, mort au Plessis-lez-Tours en 1507.
Le portrait de Michel Bureau que nous avons reconnu
dans la scène de la Pâmoison, doit avoir été fait au
oîim prafigurata, quando arca Domini in domum régis David est translata».»
rex David qui coram arca subsiliendo, cithariçavit, regem cceli et terra
Christum profiguravit, qui, ut creditur, Matri suce personnaliter occur-
rit, et eam cum magno jubilo, in domum suam introduxit. — Vita de
Christo, LXXXVL
•
*
»
•
64 LES SCULPTURES DE SOLESMES
contraire sur une peinture. Les grandes lignes de la
physionomie s'y trouvent, mais on sent que l'artiste
n'était pas en présence de la nature. Les sculptures de
Solesmes nous conserveraient donc les portraits de trois
bénédictins célèbres du xvi e siècle , Michel Bureau ,
Guillaume Cheminart et Jean Bougler dont nous allons
encore étudier l'œuvre.
t •
a
VI
TRILOGIE DE L'APOCALYPSE
l'église, marie et l'ame, ou la maternité divine.
la femme couronnée de douze étoiles, son enfantement, ses vertus.
la prostituée de babylone.
le dragon aux sept têtes. le massacre des innocents.
%
• •
L'artiste a représenté Marie couronnée par son Fils et
louée par toutes les générations dans sa gloire. Jean
Bougler va lui inspirer une œuvre plus grande encore, un
cantique nouveau qui célébrera sa puissance dans l'Église
et dans les âmes. L'Ancien Testament'nous offre un admi-
rable épithalame de l'amour divin. L'Époux et l'Épouse
se préparent à des noces éternelles, et leurs paroles mys-
térieuses conviennent également à l'union du Christ avec
l'Église, avec Marie ou avec l'âme. Le Nouveau Testament
offre dans l'Apocalypse une trilogie semblable. Après le
mariage divin s'accomplit la maternité divine dans
l'Église et dans les âmes, et la sainte Vierge en a tout
l'honneur. Comme elle a été l'Épouse préférée, elle sera
aussi la Mère glorieuse du Sauveur; elle donnera à
l'Église l'Enfant mâle qui doit gouverner toutes les nations,
et elle enfantera, par son union avec son Fils, le peuple
chrétien sur le Calvaire.
C'est dans cette composition que Jean Bougler a le plus
5
■ •
66 LES SCULPTURES DE SOLESMES
montré sa science théologique. Les textes abondent et
c'est faute de place qu'il n'en a pas mis davantage.
On retrouve des fragments d'inscriptions explicatives de
l'Apocalypse, gravées derrière d'autres inscriptions. Les
caractères sont plus grands, et on a été obligé d'y renoncer.
Outre les textes qui accompagnent les figures de l'Apo-
calypse, nous voyons au-dessous et des deux côtés de
l'Assomption, six personnages présentant des commen-
taires sur la scène que nous avons à étudier. Nous les
citerons selon l'ordre du sujet.
Le personnage le plus éloigné regarde la figure princi-
pale et l'explique : « Un grand signe apparaît dans le
ciel; une femme revêtue du soleil, ayant la lune sous ses
pieds et une couronne de douze étoiles sur sa tête. Elle
était enceinte, criant et enfantant. Cette femme mystique
est l'Eglise, qui, par la Vierge, enfanta le fils promis à
Abraham et aux Patriarches; le fils qu'elle avait conçu
par la foi (i). »
L'Eglise, la cité de Dieu qui doit enfanter le Désiré des
nations, est personnifiée dans tytarie, et représentée selon
le texte de saint Jean. Elle n'a d'autre vêtement que le
soleil qu'elle porte. Sa chevelure tombe sur son sein, où
elle est retenue par une bandelette d'or. Elle a les ailes du
grand aigle pour s'envoler au désert, au lieu de sa retraite.
Deux anges soutiennent au-dessus de sa tête une couronne
de douze étoiles. Au-dessous d'elle se voit l'enfant, le
peuple chrétien qu'elle porte dans ses entrailles.
Entre l'ensevelissement de la Vierge et son Assomption,
quatre docteurs contemplent la femme de l'Apocalypse et
expliquent le mystère des douze étoiles qui la couronnent.
(i) Signum magnum appariât in cœlo, mulier amicta sole, luna sub pedibus
ejus et in capite ejus corona stellarum duodecim, in utero habens, damans
et parturiens. Hœc mystica mulier Ecclesia est quœ per virginem filium
peperit quem A brahœ etpatribus promissum flde conceperat. (Ap. xii.)
LES DOUZE ETOILES ^\ \ 67
Ce sont saint Bernard, saint Anselme, saint Pierre
Damien (i) et saint Bonaventure.
Saint Bernard présente le texte : « La première des
douze étoiles de cette couronne virginale est la génération
royale de Marie. La seconde, la salutation angélique.
La troisième, l'intervention du Saint-Esprit. La quatrième,
la conception du Fils de Dieu. La cinquième, l'offrande
première de la virginité. La sixième, la fécondité sans
souillure. La septième, une grossesse sans travail.
La huitième, un enfantement sans douleur. La neuvième,
la paix de la pudeur. La dixième, la tendresse de l'humi-
lité. La onzième, la grandeur de la foi. La douzième, le
martyre du cœur (2). »
Saint Anselme : « Il était convenable que cette pureté
qu'on ne peut comprendre plus grande, après celle de
Dieu, brillât dans la Vierge, à laquelle Dieu le Père
donnait son Fils unique de telle sorte, que, par sa
naissance, il devenait le Fils commun et unique de Dieu
le Père et de la Vierge. Cette pureté est la couronne de
douze étoiles (3). »
Saint Pierre Damien : « Il y a une autre explication
des douze étoiles. La première est la communication de
Dieu. La seconde, la dignité de mère. La troisième, la
pureté des anges. La quatrième, la foi des patriarches.
(1) Nous avons mis le nom de S. Pierre Damien, d'après l'abbé Cazalès.
Dom Guépin préfère S. Hildefonse.
(2) Prima duodecim stellarum in hoc virgineœ puritatis corona est regalis
Marice generatio. Secunda, angelica salutatio. Tertia,SpiritusSancti super-
ventio. Quarta,ftlii Dei conceptio. Quinta, virginitatis oblatio prima. Sexta,
sine corruptione fœcunditas. Septima, utérus sine labore. Octava, sine dolore
partus. Nona, mansuetudo verecundiœ. Décima, humilitatis devotio. Unde-
cima, magnanimisfides. Duodecima, cordis martyrium.
(3) Decens erat ut ea puritate, qua major sub Deo nequit intelligi, virgo
niteret, cui Deus pater unicum fllium ita daret, ut unus naturaliter esset,
ideoque communis Dei Patris et Virginis filius. Hœc est puritas duodecim
stellarum corona.
68 LES SCULPTURES DE SOLESMES
La cinquième, rillumination des prophètes. La sixième,
le magistère des apôtres. La septième, la vérité des
évangélistes. La huitième, la constance des martyrs.
La neuvième, l'abstinence des confesseurs. La dixième,
la candeur des vierges. La onzième, la chasteté de
Pépouse (i). » L'explication de la douzième étoile manque.
Enfin saint Bonaventure, en quelques mots, surpasse
dans sa louange les autres docteurs : « Si vous voulez
résumer la signification mystique des douze étoiles de la
Vierge que toutes les générations appelent bienheureuse,
prenez, si vous le pouvez, dans toutes les créatures, en
dehors de l'humanité du Christ, tout ce qui est parfait,
tout ce qu'il vaut mieux être ou avoir que ne pas avoir,
et ornez-en cette couronne virginale (2). »
La femme, revêtue de lumière, couverte du Christ, du
soleil de justice, la femme couronnée de douze étoiles, la
femme qui crie avec les Patriarches, et qui souffre avec
les Saints pour enfanter, c'est-à-dire, l'Eglise, la Vierge
et l'âme fidèle, doit combattre et vaincre le grand
dragon roux qui a sept têtes, dix cornes et sur ces têtes,
sept diadèmes. Elle en triomphe au moyen des vertus.
Aussi entre elle et le peuple chrétien qu'elle enfante,
se lit cette inscription : « O vertus, qui du sein de ma
mère, avez grandi avec moi en brisant les têtes du
(1) A lia duodecim stellarum ratio. Prima, participatio Dei. Secunda,
materna dignitas. Tertia, angelica puritas. Quarta, patriarcharum fides.
Quinta, prophetarum illustratio. Sexta, apostoîorum magisterium. Sep-
tima, evangelistarum veritas. Octava, martyrum constantia. Nona, con-
fessorum abstinentia. Décima virginum candor. Undecima, nuptiarum
castitas.
(2) Ut mysticam duodecim (id est omnium) stellarum coronam virginis
per omnes generationes beatœ via compendii considerari valeas, ex omni-
bus creaturis, citra humanitatem Christi, collige (si liceat) quidquid per-
fectionis est quod esse vel habere prœstantius est quam non habere,
virgina coronœ tribue.
LES VERTUS. — LA PROSTITUEE 69
dragon, réjouissons-nous ensemble de ces couronnes de
gloire (1). »
Ces paroles s'adressent aux Vertus qui contemplent la
Vierge, leur mère. A sa droite, la Justice, la Tempérance >
Justifia, Temperantia. Devant elle, f Humilité et la Foi
qui opère par la charité. Humilitas, operans per charita-
lem. A sa gauche, la Force et la Prudence, Fortitudo,
Prudentia. Ces statues ont souffert de l'accident que nous
avons signalé dans la partie supérieure. Deux seulement
portent des attributs. La Force tient d'une main un bouquet
de myrrhe qu'elle presse sur sa poitrine, et de l'autre un
cœur percé de trois poignards. Le bouquet de myrrhe
signifie sans doute l'amour du Bien-Aimé qui lui donne la
force, et son cœur percé montre qu'elle ne craint ni les
tribulations ni la mort.
L'Humilité tient un calice où elle boit le sang de
l'Humble par excellence, le sang qui fait germer les vierges.
Ce calice est certainement opposé, dans la composition, à
la coupe empoisonnée que tient la prostituée de Babylone,
placée au-dessous.
C'est cette prostituée que doivent combattre les Vertus.
Au-dessus de sa tête, se lit cette inscription : Moi, Jean,
je voyais la prostituée, vêtue de pourpre, c'est-à-dire
l'ambitieuse cupidité qui s'enivre du sang des saints et
des martyrs de Jésus (2).
Cette prostituée est représentée comme le décrit sa nt
Jean au xvn e chapitre de l'Apocalypse. Elle étale la
vanité de ses vêtements et élève au-dessus de sa tête le
vase de ses impuretés, pour enivrer du vin de sa prosti-
tution tous les habitants de la terre. Un personnage, placé
(1) O virtutes quœ ex utero matris meœ crevistis mecum, draconis capita
conterentes, coronis gloriœ invicem gratulemur.
(2) Ego Joannes mirabar purparatam meretricem, id est ambitiosam cupi-
ditatem, ebriam de sanguine sanc-torum et martyrum Jesu.
70 LES SCULPTURES DE SOLESMES
au-dessus de saint Denys l'Aréopagite, la regarde et
l'explique : « Et celle que vous voyez présenter la coupe
d'or de ses fornications, celle qui est assise sur la bête
aux sept têtes, sur le dragon qui entraîne avec sa queue
les étoiles, c'est la prostituée, l'ambitieuse cupidité. Ils se
sont entendus ensemble pour s'opposer avec la multitude
des eaux inférieures à l'Église Mère, afin de dévorer
Jésus et sa Mère, quand elle l'aurait enfanté (i). »
Le grand dragon, l'ancien serpent qui se nomme le
diable et Satan, vomit le torrent de ses blasphèmes.
De sa tête principale sort le cri de rage contre l'Église, la
Vierge et l'âme fidèle : « Quand mourra-t-elle et quand
périra son nom ? » Quando morietur et peribit nomen
ejus ?
Près du dragon se lit cette inscription : « Si on veut cher-
cher dans Ezéchiel, ch. xxix — dans Daniel, ch. in et vu,
et dans les livres des Rois, le sens des sept têtes de la
bête, la première, celle du dragon, signifie la puissance des
Égyptiens. La seconde, celle du veau, les règnes d'Israël
et de Jézabel. La troisième, la lionne, représente l'empire
de Babylone. La quatrième, l'ours, les Perses. La cin-
quième, le léopard,ies Grecs. La sixième, qui est terrible,
les Romains. La septième, armée de cornes, les règnes
de Mahomet et de l'Antéchrist (i). »
Jean Bougler avait fait graver une autre explication du
(i) JET^ quam vides porrigentem aureum suarum fornicationum poculum f
sedentemque super bestiam septem capitum, ac draconum stellas cauda tra-
hentem, ea est meretrix ambitiosa cupiditas. Ht, uno consilio, cum subjec-
tis multis aquis stantes ante matrem Ecclesiam, ut cum peperisset Jesum,
cum Matre devorarent.
(2) Si ad E^echielem xxix, Daniel ni et vu, et libros Regum effingere
licet septem bestiœ capita, prima horum, Draconis, est faciès Egyptiorum.
Secunda, vituîi, regnum Israël et Jesabelis. Tertia, lœenœ, Babylonis.
Quarta, ursi, Persarum. Quinta } pardi, Grœcorum. Sexta, terribilis,Roma-
norum. Septima } cornuti, Mahometis et Antichristi régna referentes.
L HUMILITE 7 1
dragon dont on retrouve des fragments derrière une autre
inscription. Il y a renoncé pour la remplacer par un texte
admirable sur la vertu d'humilité qui fait triompher
l'Église, la sainte Vierge et Pâme fidèle. « O trois et quatre
fois heureuse dans toutes les générations, Humilité virgi-
nale ! Tu es le type de la grandeur, la pureté des vertus,
leur ornement, leur couronne! Dans chacune d'elles, tu
opères de grandes choses ; tu méprises les concupiscences
du monde, parce que tu désires les biens célestes. Au
milieu des honneurs que te rend Gabriel, tu te troubles, tu
te réfugies dans la petitesse : tu t'anéantis et tu glorifies
Dieu. Oh I tu es bien la femme mystique que voyait Jean,
la femme revêtue du soleil, ayant la lune sous ses pieds,
c'est-à-dire dominant toute affection de la terre par le
mépris de toutes ses vanités ; et sur ta tête brille une cou-
ronne de douze étoiles, c'est-à-dire la perfection des douze
vertus ou de toutes les vertus morales. Tu as dans ton
sein, dans ton esprit et dans ton corps, comme dans un
miroir et dans un nuage de rosée, la sagesse de Dieu qui
s'y représente (i). »
Ainsi se termine le poëme de Jean Bougler. Après nous
avoir présenté la mort, l'ensevelissement et le triomphe de
la Vierge, il nous la montre dans le plan divin, personni-
fiant l'Église et l'âme fidèle, enfantant l'Homme parfait,
le Roi, le Pontife, le Médiateur de la création, brisant par
(i) O ter quaterque per omnes générât iones beata virginalis Humilitas!
Magnanimitatis faciès, virtutum crystallus, ornamentum et corona in una-
quaque virtute magna opérons, concupiscentiarum mundi contemptrix ,
cœlestium bonorum desiderio : inter divinos per Gabrielem exhibitos hono-
res tremens, in tuant parvitatem resiliens, te extenuens, et Deum magnifi-
cans. O tu mystica a Joanne visa mulier amicta sole, habens sub pedibus
lunam, id est affectionibus par vanitatum contemptum dominari;et in capite
tuo coronam stellarum duodecim, id est duodecim moralium, seu omnium
virtutum perfectionem ; habensque in utero tum mentis, tum corporis, quasi
speculo et rorida nube sapientiam Dei se in eis efformantem.
72 LES SCULPTURES DE SOLESMES
sa Conception immaculée, et par sa maternité divine, la
tète du dragon, devenant, par son humilité, reine des
anges et des hommes et remportant sur la bête aux sept
têtes une perpétuelle victoire ; car c'est elle qui triomphe
des persécuteurs dans l'Église et des vices dans les âmes.
• La femme, la prostituée avec laquelle se sont corrom-
pus tous les rois, et se sont enivrés tous les habitants de la
terre, crie toujours : Quand mourra-t-elle ? Quand périra
son nom ? Elle veut, avec le dragon qui a fait tomber les
étoiles du ciel, détruire le fruit de ses entrailles; mais l'En-
fant mâle qui doit gouverner toutes les nations avec une
verge de fer, le Christ est au ciel : il a vaincu, il règne, il
commande.
Le nom de la prostituée n'est plus un mystère : elle
s'appelle la Révolution. Révolution au ciel et sur la terre :
Satan a donné son symbole à l'homme : indépendance de
la raison contre Dieu, souveraineté du peuple qui se fait
lui-même sa loi, puissance du nombre qui insulte l'Unité
Suprême. Et la Révolution déchaîne ainsi l'orgueil, l'am-
bition, l'avidité, les vices de tous. Elle prétend par cette
doctrine, sortie comme un fleuve de sa bouche, et par la
multitude des suffrages de ses adhérents, submerger et
détruire l'Église, mais l'humilité triomphera encore de l'or-
gueil. Ceux qui gardent les commandements de Dieu ne
boiront pas dans la coupe d'or, le vin de la fornication. Ils
prendront le calice de l'amertume, le calice du salut ; ils y
boiront le sang du Christ et lui rendront un glorieux
témoignage.
Parmi les fragments d'inscriptions retrouvées, il y en a
qui nous révèlent un fait très-curieux : c'est que Jean Bou-
gler ne s'est pas contenté d'embellir la chapelle de gauche
du transsept ; il a voulu compléter la chapelle de droite, en
faisant exécuter par les artistes qu'il employait, un rétable
pour l'autel de Notre-Dame de la Compassion. Des frag-
*V
MARIE ET RACHEL 73
ments d'inscriptions établissent en effet un rapport entre
la sainte Vierge, tenant le corps de son divin Fils sur ses
genoux, et le massacre des Innocents que représente le
bas-relief imité d'une gravure de Marc- Antoine. La science
théologique du prieur de Solesmes nous montre Marie
figurée par l'inconsolable Rachel, personnifiant elle-même
l'Eglise pleurant sur le martyre de ses enfants. Le bas-
relief placé où il l'est encore maintenant, était accom-
pagné de deux inscriptions dont la première est très-
incomplète; elle demande le sens du texte de saint Matthieu
(11, 18) : « Conferentes prophetiam cum E — vangelio
quid ad te O. — Virginalis fortitudo : » vox in excelso
audit a ploratus. — Rachaelis plorantis filios.
La seconde inscription répond d'après la glose — Ma-
theusper allegoriam — te virginem matrem Jesu, veram
— Rachaelem expressam voluit — et Jesum, verum Joseph
Jilium — tuum simulque occisorum infan — turri matres,
item martyres — matrem Ecclesiam pie plorantem —
natos ad mortem loco Christi — datos quasi jam non sint
pro — quibus et divinitus dictum.
Le bas-relief et les inscriptions étaient encadrés par un
motif d'architecture formant rétable, dont on retrouve les
restes au-dessous des colonnes transportées en cet endroit.
Ces doubles pilastres en pierre tendre et ornés de très-déli-
cates sculptures, n'étaient pas destinés à être placés si bas.
Ils ont été enlevés et ainsi utilisés, lorsqu'on mit la colon-
nade au-dessus de l'autel. Leur grandeur s'accorde très-
bien avec notre explication, et il serait facile de restituer
ce rétable dont Jean Bougler orna la chapelle de Guillaume
Cheminart.
VII
CHAPELLE DE JEAN BOUGLER
etude artistique. tradition des artistes italiens,
ce qu'était devenu l'atelier de michel colombe.
Nous avons admiré le programme du théologien; nous
allons maintenant étudier l'œuvre de l'artiste, et nous cher-
cherons dans l'examen consciencieux du style et des orne-
ments, à découvrir un nom que le ciseau n'a pas gravé
sur la pierre et que ne nous a pas conservé l'histoire.
Notre tâche, nous l'avouons, est difficile. Ce monument
appartient encore plus que celui de Michel Colombe, à une
époque de transition, où les influences les plus variées se
confondent et légitiment les attributions les plus diverses.
La France, l'Italie, la Flandre ont leurs partisans. Nous
comprenons les raisons que chacun apporte, mais nous
sommes en présence d'une œuvre qui a son unité, qui est
sortie par conséquent de la pensée d'un seul, et qui est
trop considérable pour n'avoir pas été exécutée par un ate-
lier, par une école sous la direction d'un maître. C'est le
maître de l'œuvre qu'il s'agit de nommer.
Le monument, dans son ensemble, témoigne d'un grand
talent, mais il est d'une époque de décadence où les grandes
règles de l'art commencent à disparaître.
L'architecture, cet art des lignes et des proportions, n'y
exerce plus sa royale autorité. La sculpture est maîtresse;
ÉTUDE ARTISTIQUE *]5
l'architecture obéit et sert d'encadrement. La sculpture la
surcharge d'ornement ; elle usurpe même le domaine de la
peinture par le nombre des statues, la disposition des
groupes, la profondeur des plans et la vivacité des mouve-
ments. Ces défauts rappellent plus les salons de cire que
les sculptures antiques, où tout est simple, calme et vrai
dans le geste et l'expression. Les compositions sont ingé-
nieuses, mais un peu bourgeoises, sans recherche de style
et d'idéal. Dans la Pâmoison, par exemple, la Vierge est
à genoux, de face ; saint Pierre la soutient d'une manière
commune, et saint Jean lui témoigne moins de respect
que de tendresse filiale. Ces trois figures principales
n'offrent pas des lignes très-heureuses. Les têtes ce-
pendant sont belles et expressives. Les draperies sont
bien exécutées, mais sans largeur et sans noblesse. Le
costume n'a rien d'antique ; les boutons mêmes n'y sont
pas oubliés.
La figure du Christ n'a pas la dignité et la beauté des
christs de nos cathédrales. Les jambes et la poitrine sont
nues et d'une anatomie exacte (i). Quant aux bras, ils ont
été refaits; ils avaient été brisés, dit-on, par un prieur de
Solesmes qui n'approuvait pas cette manière nouvelle en
France, de représenter la mort de la Vierge. Les assistants
encombrent un peu la scène, dans des attitudes variées et
tourmentées. La figure d'Hiérothée qui semble être un
portrait, est une des mieux réussies; elle est un peu plus
grande que les autres, comme celle de Michel Bureau, ce
qui indique, selon nous, un artiste différent.
L'ensevelissement de la Vierge est mieux composé. Il y
a plus d'air, plus de calme ; l'artiste s'est inspiré du mo-
dèle qu'il avait en face. La "statue de Jean Bougler est
(i) Cette manière de draper le Christ, est fréquente dans l'école fla-
mande. — Voir dans Charles Blanc, la notice de M. Wauters sur Michel
deCoxie, p. 3.
j6 LES SCULPTURES DE SOLESMES
très-remarquable. Les bas-reliefs du tombeau sont char-
mants.
Les figures des premiers plans de l'Assomption sont
belles et font regretter la perte des deux principales. Nous
devons aussi une mention très-honorable aux deux chéru-
bins qui portent le propitiatoire. Ils sont aussi finement
modelés qu'une gravure de Wierix. Les anges qui sou-
tiennent la couronne des douze étoiles, ont le même mé-
rite. Les Vertus ont été malheureusement très-éprouvées.
Les têtes qui avaient été brisées, ont été mal replacées.
La Prostituée et le dragon à sept têtes sont exécutés avec
verve.
Dans ce monde de statues, il est impossible de ne pas
reconnaître la main de plusieurs artistes. Ils ont sans doute
obéi à la direction d'un maître qui a tracé l'esquisse des
compositions et fourni peut-être des maquettes, comme
le faisait Michel Colombe; mais chacun a mis dans son
œuvre son talent et son style particulier. Il serait facile de
distinguer plusieurs groupes exécutés par des artistes dif-
férents.
Le sculpteur le plus habile a fait les principales figures de
la Pâmoison, de l'Ensevelissement et de l'Assomption. Il
se serait fait aider par plusieurs artistes pour les statues
du fond et pour les statues des prophètes qui sont sous le
cloître. Son chef-d'œuvre est la statue de Jean Bougler.
Un autre artiste a sculpté saint Denys l'Aréopagite,
saint Timothée et les quatre docteurs qui commentent la
couronne des douze étoiles. Il y a de la vie, du mouvement
dans ces figures, mais le style est sec, sans largeur et
sans noblesse.
Les chérubins de l'Assomption, les anges et la femme
de l'Apocalypse nous semblent du même ciseau. Enfin,
nous croyons qu'une autre main a sculpté les Vertus, la
Prostituée et le dragon à sept têtes. Ce partage du tra-
ARCHITECTURE 77
vail était nécessaire pour un monument aussi considérable
dont l'exécution n'a pas sans doute duré plus de trois ou
quatre années.
L'architecture qui encadre les sculptures offre des motifs
de l'art de la Renaissance, en Italie, en France et en Flandre.
Elle indique plus d'imitation que d'inspiration. Les gran-
des lignes sont bien entendues. Lorsque la colonnade, qui
se trouve maintenant dans la chapelle de droite, était en
face de la Pâmoison, une frise et une corniche liaient
très-bien les trois côtés ensemble, en séparant de la partie
supérieure la partie inférieure. La face centrale est la plus
importante. La scène de l'Ensevelissement «st habilement
divisée par deux colonnes. La décoration intérieure est
riche et grave. L'arcature où sont les quatre docteurs sert de
base à l'élégant portique où se développe l'Assomption. Cet
arc triomphal présente de belles voûtes et de petits édi-
cules, comparables aux plus charmantes créations de la
Renaissance, [telles qu'on en voit àSaint-Eustache de Paris
et à Saint- Pierre de Beau vais, aux portes latérales du midi.
Nous signalerons aussi les dais placés au-dessus de saint
Denys et de saint Timothée. Ils sont ornés de petites
arcades d'où sortent des personnages discutant entre eux,
dans les poses les plus originales et les plus variées.
Le côté de la Pâmoison est disposé à peu près de la
même manière. La scène qui sert de rétable à l'autel est
aussi partagée par des colonnes. La décoration de l'inté-
rieur est très remarquable par la beauté de ses ornements,
la richesse de ses nervures et la clef en pendentif, termi-
née par un ange tenant une banderole.
L'architecture de la partie supérieure est trop encombrée
de statues ou d'inscriptions. Elle a d'ailleurs souffert de
la catastrophe dont nous avons parlé, et la restauration
qu'on en a faite a été maladroite. En résumé, cette archi-
tecture ne semble pas appartenir à l'école française qui,
78 LES SCULPTURES DE SOLESMES
en s'inspirant des chefs-d'œuvre de l'Italie, savait conser-
ver la grâce et la pureté de notre art national. Elle rappelle
plus les édifices d'Allemagne et de Flandre, que les mer-
veilles qui s'élevaient, à cette époque, sur les bords de la
Loire.
L'ornementation surtout est curieuse à étudier. Les
motifs des pilastres sont évidemment d'origine italienne.
Ils rappellent les arabesques et les stucs des loges de
Raphaël, mais ils ne nous semblent pas exécutés par les
artistes italiens qui travaillaient alors en France. Ils man-
quent de largeur et de noblesse. Il est facile de les
comparer aux pilastres sculptés en 1496, au tombeau de
Notre-Seigneur. Ils ont été faits sur des dessins rapportés
d'Italie par des artistes flamands.
Les colonnes de la partie inférieure sont également de
l'école flamande, comme proportion, division, renflement
et décoration. Les motifs ne sont plus les mêmes que ceux
des pilastres. Les colonnes de l'Ensevelissement sont
beaucoup plus simples. L'ornementation consiste en
feuillages de lierre et de vigne finement exécutés. Mais
c'est surtout dans les frises que l'école flamande a écrit
son nom. L'imitation directe de l'art italien disparaît.
Les trois côtés de la chapelle ont des motifs différents.
Les rinceaux abondants, les oiseaux, les figures fantas-
tisques, les cartouches triangulaires nous semblent indi-
quer l'école d'Anvers que nous font connaître les gravures
de Jérôme Cock. Les têtes de mort et les guirlandes
funéraires qu'on y voit, se retrouvent sur les tombeaux
élevés dans les églises de Belgique.
Pour résumer l'examen artistique que nous venons de
faire de la chapelle de Jean Bougler, nous formulerons
ainsi nos impressions. Ce monument est l'œuvre de nom-
breux artistes formant un atelier comme celui de Michel
Colombe. Le maître qui le dirigeait était peintre et sculp-
TRADITION DES ARTISTES ITALIENS 79
teur. Il avait étudié Part italien sans être Italien, et son
style appartient plutôt à la Flandre qu'à la France.
Que cette attribution étrangère ne choque pas, tout
d'abord, nos lecteurs. Nous espérons la justifier par nos
recherches historiques ; mais nous ferons remarquer, dès
maintenant, qu'au xyi e siècle, la France fut le rendez-vous
des artistes de tous les pays. Charles VIII, François I or ,
Henri II, mirent au concours, sans distinction de natio-
nalités, les monuments qu'ils voulaient élever, et nous
voyons le Primatice régner à Fontainebleau, comme plus
tard Rubens au Luxembourg. L'empire était au plus
digne, et pendant de longues années, près de quatre cents
artistes travaillèrent à l'église de Brou, tantôt sur les plans
d'un maître français, tantôt sous la direction d'un archi-
tecte et d'un sculpteur d'Anvers.
Non loin de Solesmes, à la cathédrale d'Angers, des
artistes étrangers exécutèrent, à cette époque, des travaux
importants. Un tombeau très-remarquable qui se trouve
dans le transsept, à gauche, a été sculpté par un artiste
italien (i), tandis que les statues de saint Maurice et de ses
compagnons qui ornent la façade et qui portent la date de
1540, ont été copiées sur des soldats allemands par quel-
ques-uns de leurs compatriotes.
Nous ne discuterons pas la tradition conservée dans la
mémoire octogénaire d'un vénérable curé de Solesmes qui
survécut à la Révolution française. Selon cette tradition,
dont on ne trouve ni preuve ni trace dans l'histoire et les
documents écrits, la chapelle de Jean Bougler serait due
à la visite fortuite de trois étrangers italiens, voyageant
pour se soustraire à la justice de leur pays et venant
admirer l'œuvre de Michel Colombe. Le prieur de
(1) Ce tombeau est décoré de têtes de mort, près desquelles on a gravé
ces noms : Hercvles — Romvlvs — Semiramis — Cleopatra.
80 LES SCULPTURES DE SOLESMES
Solesmes les aurait devinés à leur enthousiasme d'artistes
et leur aurait confié l'exécution du monument qu'il rêvait
pour compléter l'embellissement de son église. Cette lé-
gende est assez commune pour expliquer les chefs-d'œuvre
dont les auteurs sont inconnus. L'extradition internatio-.
nale n'était pas encore établie, et on profitait du talent des
coupables. Ce serait ainsi que le célèbre peintre verrier
Marcillat, vint à Rome exécuter les vitraux de Sainte-
Marie du Peuple, avant d'entrer dans l'ordre de Saint-
Dominique.
Jean Bougler n'avait pas besoin d'attendre des artistes
de passage pour réaliser son projet. Il y en avait de
nombreux et de célèbres en France, et il est naturel de
penser qu'il en chercha d'abord sur les bords de la Loire,
là où son prédécesseur et son ami, Guillaume Cheminait,
avait choisi les siens. C'est de ce côté aussi que nous
commencerons nos recherches.
L'atelier de Michel Colombe n'existait plus. Le Bon-
homme qui avait rajeuni pour l'honneur de Marguerite
d'Autriche, n'avait pas eu probablement le temps d'ache-
ver ses modèles pour l'église de Brou, et Jehan Lemaire,
le solliciteur des édifices de la princesse, écrivait de Blois,
le 14 mai i5i2 : « François Coulombe, neveu du bon
maître, est allé à Dieu. » Nous voyons ses neveux, Guil-
laume Regnault et Bastyen François, associés à d'autres
artistes dans des travaux où l'influence italienne triomphe,
et il est évident pour nous que Jean Juste avait succédé à
Michel Colombe, dans la faveur royale. Le principe de la
Renaissance, qui conduisit au protestantisme en religion
et à la Révolution en politique, fut aussi pour l'art une
cause d'anarchie et de décadence. L'indépendance de toute
autorité dans les doctrines, sépara l'artiste des grandes
traditions, et fut la ruine de l'atelier qui avait été jusqu'alors
l'école véritable du progrès. C'était dans l'atelier, tel qu'il
LA RENAISSANCE ITALIENNE EN FRANCE 8l
1 existait avant la Renaissance, et tel que nous l'avons vu
fonctionner sous Michel Colombe, que se conservaient
renseignement religieux, l'iconographie chrétienne et le
symbolisme populaire. C'était là que se perfectionnaient
les types par le concours et la noble émulation des talents
individuels ; c'était là que l'art maintenait l'harmonie et
l'unité de tous ses moyens. L'architecte, le sculpteur, le
peintre travaillaient ensemble, s'initiant mutuellement
aux lois des proportions, de la forme et de la lumière; et
ce sont ces ateliers, qui ont produit les artistes complets
comme Giotto, Léonard de Vinci et Michel-Ange. L'ate-
lier était une société, une famille qui avait un chef auquel
tous obéissaient avec amour, recherchant -beaucoup plus
la perfection de leur œuvre que leur gloire particulière.
L'Eglise et les peuples savaient à qui s'adresser, lorsqu'il
s'agissait d'élever ou de décorer un monument. C'était à
celui que tous reconnaissaient pour maître.
La Renaissance sépara, isola les artistes, en leur ôtant
les croyances et les traditions qui les unissaient. Chacun
suivit ses goûts et prit le chemin'qui parut devoir le
conduire plus promptement à la fortune et à la gloire.
On fit de l'architecture, de la sculpture ou de la peinture,
sans étudier l'art dans son ensemble. On eut pour inspira-
tion les caprices des princes et les passions de la multi-
tude. Les artistes en renom attirèrent des élèves qui ne
formaient pas d'ateliers, mais des troupeaux d'imitateurs
et quj se séparaient du maître, dès qu'ils savaient ses
procédés et sa manière.
Les confréries et les académies maintinrent pendant
quelque temps le niveau de l'art à une certaine hauteur ;
mais quand la Révolution les eut détruites, comme les
corporations des ouvriers et des marchands, la liberté de
la concurrence établit l'égalité de la médiocrité contre la
supériorité du talent. Le public fut livré sans contrôle aux
6
82 LES SCULPTURES DE SOLESMES
séductions de la bagatelle et au clinquant de la couleur.
L'entrepreneur se fit architecte et l'ornemaniste devint
sculpteur; la richesse et la réputation récompensèrent leur
audace.
Les grands artistes de la Renaissance sortent des écoles
du xv e siècle, et celle de Michel Colombe eut à Tours
même une glorieuse postérité. L'influence prédominante
de l'art italien s'y était fait sentir du vivant du maître.
Parmi les artistes attirés en France par Charles VIII se
trouvaient les frères Juste, Antoine et Jehan de Florence.
Jehan eut vite la faveur royale, puisque nous le voyons
chargé de faire le gracieux mausolée des enfants de
Charles VIII et d'Anne de Bretagne qui fut placé dans la
basilique de Saint-Martin et qu'on admire maintenant dans
la cathédrale dp Tours. Il exécuta aussi le monument
funèbre de Louis XII, et nous avons l'ordonnance de
François I er en date du 22 novembre i53i, qui fait payer
à l'artiste le transport de son œuvre, de Tours à Saint-
Denis. « Nous voulions et vous mandons que des deniers
de vostre dite recepte généralle, provenant tant de la vente
et composition des offices que autres parties casuelles,
vous paiez, baillez et délivrez comptant, à nostre cher et
bien aimé Jehan Juste, nostre sculpteur ordinaire, la
somme de quatre cens soixante escus d'or soleil, auquel
nous l'avons ordonné et ordonnons par ses présentes,
assavoir : 1111 e escus soleil qui deuz lui estoient de reste,
de douze cens escus soleil dont nous avions par ci-devant
convenu et accordé avecques lui, pour faire amener et
conduire à ses dépens, de notre ville de Tours à Sainct-
Denis en France, la sépulture de marbre des feus roy
Louis XII et royne Anne, que Dieu absoille, et LX escus
soleil pour son remboursement de pareille somme qu'il a
paiée et advancée de ses deniers, pour la cave qui a esté
faicte audit lieu de Sainct-Denis en France, soubz la dicte
LfeS FRÈRES JUSTE 83
sépulture pour mettre les corps desdits feux roi et
royne. »
Michel Colombe avait accepté lui-même le style italien,
et nous en avons la preuve dans le tombeau du duc de
Bretagne qu'il regardait comme son chef-d'œuvre. Une
curieuse lettre d'un artiste contemporain, Jean Perréal,
nous apprend qu'il employait pour ce tombeau, terminé
en 1507, des artistes italiens. « Michel Coulombe, dit-il,
besongnoit au moiz et avait pour moiz XX escuz, l'espace
de sine ans. Il y avoit deux tailleurs de massonnerie
antique italiens qui avaient chacun VIII escus pour mois,
l'espace de sine ans. » (Grandmaison, p. 210.)
La dernière année de sa vie, le 3o avril et le 23 juin
1 5 1 1 , le vieux maître assiste aux délibérations d'une com-
mission d'artistes sur le projet et dessin de la fontaine de
Beaune, qu'exécutèrent ses neveux Guillaume Regnault
et Bastyen François. Cet élégant monument est dans le
style de la Renaissance italienne et rappelle les motifs
principaux et les arabesques du mausolée des enfants de
Charles VIII.
Enfin Bastyen François, le gendre de Guillaume Re-
gnault, le neveu et l'élève de Michel Colombe, construisit
de i5o8 à i5i9 les galeries^du petit cloître de Saint-Martin
dont il reste encore la partie orientale. Ces quelques travées
peuvent être comparées aux œuvres les plus parfaites de
l'Italie, par la beauté des proportions, par la sobriété
et l'élégance des détails. C'est à peine si quelques orne-
ments et quelques clefs de voûte rappellent l'art français.
Le caractère original de ce cloître est la manière dont
sont faites les voûtes. Au lieu de nervures se croisant
en diagonales, la voûte est partagée par des bandes
se coupant à angle droit. Les points d'intersection sont
ornés de rosaces fleuronnées ou armoriées. Une travée est
décorée de têtes de mort très-finement sculptées.
84 LES SCULPTURES DE SOLESMES
Jehan Juste paraît avoir succédé à Michel Colombe,
comme chef d'école en Touraine; nous le voyons vivre et
acquérir des propriétés à Tours, en i52i et en i543,
exécuter le tombeau de Thomas Bohier, seigneur de
Chenonceau, et de Catherine Briçonnet, sa femme, dans
l'église de Saint-Saturnin « qui estoit sa paroesse, » con-
duire de Tours à Saint- Denis, le monument de Louis XII
et d'Anne de Bretagne, que vante son contemporain et
ami Jehan de Brèche (1).
Enfin nous le voyons en~i56o, associé au peintre fran-
çais Valence, pour élever trois arcs de triomphe dans les
fêtes magnifiques que les Guises donnèrent à Tours au
roi François II, pour le distraire des émotions de la con-
juration d'Amboise. D'après cet acte, Jehan Juste dut
mourir octogénaire comme Michel Colombe.
Ce fut lui, sans doute, qui forma la plupart des artistes
de cette époque, dont nous possédons les œuvres en
Touraine, sans connaître les noms de leurs auteurs. Nous
citerons, entre autres, les remarquables sculptures de Saint-
Paterne, les statues de la chapelle funéraire des Bastarnay,
à Montrésor, et surtout le tombeau de Notre-Seigneur qui
fut exécuté sous François I er , pour le prieuré de Montdésir
et qui a été transporté et restauré avec intelligence dans
l'église de Saint-Denis d'Amboise.
Jehan Juste fut aussi probablement le véritable maître du
célèbre Germain Pilon, le rival heureux de Primatice, qu'il
surpassa en grâce et en élégance. Cet artiste était né à
Loué, dans le Maine, en i5i5, et il alla jouir à Paris
d'une réputation déjà acquise, en i55ft, l'année même où
Jean Bougler fit commencer sa chapelle. On ne peut donc
(1) Ubi inter alias videos monumentum marmoreum Ludovico XII dica-
tum miro et eleganti artificio factum in prœclarissima civitate nostra Turo-
nensi, a Johanne Justo statuari elegantissimo. (De verborum et rerum signi-
ficatione. Pag. 410. — 8 janv. 1 553.)
GERMAIN PILON 85
lui attribuer les sculptures de Solesmes, qui n'ont du reste
aucun rapport avec ses œuvres et celles des autres artistes
de Touraine. C'est donc ailleurs qu'il faut diriger nos
recherches.
VIII
LES ARTISTES DE JEAN BOUGLER
l'école flamande; ses rapports avec l'italie. frans floris : son influence,
l'atelier d'an vers.
Lorsque Marguerite d'Autriche voulut faire terminer
les tombeaux de Brou, pour lesquels elle avait passé un
traité avec Michel Colombe, elle ne s'adressa pas à ses
neveux et à ses élèves qui travaillaient à Tours ; elle confia
l'œuvre à des artistes d'Anvers et nous avons le texte du
marché conclu avec le sculpteur Meyt « qui doit parfaire
l'ouvraige deans le temps et terme de quatre ans, sous la
direction de M e Loys van Beughen, architecte de la cathé-
drale d'Anvers (i). »
L'étude que nous avons faite des sculptures de Solesmes
nous autorise à croire que Jean Bougler fit de même vers
i55o, lorsqu'il voulut terminer l'embellissement de son
église et rivaliser avec l'œuvre de Michel Colombe. Pour-
quoi ne s'adressa-til pas à des artistes de Tours et choisit-
il des étrangers ?
L'atelier de Michel Colombe était dispersé, et un artiste
isolé ne pouvait entreprendre une œuvre aussi considé-
(i) Cet acte est du 14 avril 1526. Annales archéologiques. 1 vol. 1844.
Page 94.
ÉCOLE FLAMANDE 87
rable. Ceux qui s'étaient formés à l'école de Jehan Juste se
rendaient à Paris ou à Fontainebleau, pour obtenir, comme
Germain Pilon, des commandes royales. Tours perdait de
son importance. La Cour n'y résidait plus et les troubles
que faisait naître la propagande protestante y causaient
dans les arts et l'industrie une rapide décadence.
La Flandre, au contraire, se ressentait encore de l'in-
telligente administration de Marguerite d'Autriche, et son
neveu Charles-Quint y développait par sa puissance, une
grande prospérité. Ses artistes étaient connus de toute
l'Europe. Les ducs de Bourgogne et le roi René les avaient
attirés en France, et nous ne devons pas être surpris de les
voir y chercher des travaux que leur patrie ne pouvait
leur fournir avec assez d'abondance.
L'école flamande est très-curieuse à étudier dans ses rap-
ports avec la Renaissance. La passion pour l'art italien lui
fit perdre ses qualités nationales, et lorsque le génie de
Rubens voulut les lui rendre, elle ne retrouva pas le
charme et la virginité de ses premières années. Cette école
était née sur les bords du Rhin, et il serait facile de lire
son acte de naissance dans quelques beaux manuscrits de
Cologne. Les frères Van Eyck transportèrent son berceau
à Bruges et relevèrent dans la foi naïve de l'Église et dans
l'amour pieux de la nature. Elle atteignit rapidement une
véritable perfection. Les Van Eyck doivent leur réputation
à l'invention de la peinture à l'huile qu'on leur attribue.
Ils en ont probablement amélioré les procédés, mais leur
plus grande gloire est d'avoir fondé cette école que Mem-
linc conserva dans sa toute sa pureté, jusqu'à la fin du
xv 6 siècle.
Ces peintres flamands n'avaient pas pour se former,
comme les peintres italiens, les traditions de l'art, l'étude
des chefs-d'œuvre antiques, les belles ruines et les hori-
zons historiques ; mais ils trouvèrent dans la sincérité de
88 LES SCULPTURES DE SOLESMES
leur foi, dans le charme de la nature et la paix de la
famille, un art vraiment chrétien qui séduit Pâme par ses
ingénieuses compositions, comme il captive l'esprit et les
yeux par les délicatesses du dessin, la transparence dç la
lumière et l'harmonie de la couleur. On aime cette pein-
ture, comme on se plaît sous un toit hospitalier où tout
exprime l'union, l'innocence et le bonheur. L'Italie de la
Renaissance, dans l'ivresse de ses progrès, ne méprisa pas
les œuvres de l'école flamande et rechercha les tableaux
de Van Eyck et de Memlinc comme les gravures de Lucas
de Leyde et d'Albert Durer. Elle y admira des qualités
qu'elle ne possédait pas et elle voulut se les approprier.
Ce n'était certainement pas l'art traditionnel et le style
monumental de ses fresques ; mais il y avait dans ces pein-
tures de petite dimension, une recherche du vrai, une naï-
veté de sentiment qu'on ne pouvait s'empêcher d'aimer.
Le ciel et la terre s'y reflétaient comme dans les eaux pures
d'un lac tranquille.
L'artiste flamand ne cherchait pas à suivre des types
anciens, ou à en créer de nouveaux. Il prenait les modèles
autour de lui et copiait ses Madones et ses saintes dans le
sanctuaire de la famille, en les ornant de vertus, le plus
qu'il lui était possible. Son enfant lui servait à représenter
, Celui qui s'est fait enfant pour nous sauver, et la tendresse
qu'il avait pour lui, devenait de la dévotion sur le visage
des donateurs agenouillés.
La douce lumière qui éclairait ses compositions était
comme une image de son existence. Elle montrait tous les
détails de son intérieur, ses beaux meubles sculptés, les
riches étoffes de l'industrie flamande ; et par une large
fenêtre apparaissaient un ciel sans nuage, des horizons
profonds, un paysage où l'œil ne se lasse pas de découvrir
et d'admirer, des jardins, des fleurs, des oiseaux, des réa-
lités charmantes qui indiquent une vie heureuse. Rien de
*
"LA RENAISSANCE EN FLANDRE 8g •
passionné, de tourmenté, de violent ; tout est calme et
simple, même dans les grands sujets que les artistes fia- .
mands ont traités quelquefois avec autant d'élévation que •
de poésie, comme le Triomphe de l'Agneau, que composè-
rent les frères Van Eyck, et l'admirable poëme que Mem-
linc peignit à la gloire de sainte Ursule. On s'obstine à
regarder l'école ombrienne comme l'école mystique par
excellence, mais l'école de Bruges est beaucoup plus pieuse
et plus chrétienne.
Et dire que cette école s'épanouit et se conserva dans
sa fraîcheur et sa pureté pendant tout le xv e siècle, au mi-
lieu des guerres et des agitations politiques. Les luttes des
ducs de Bourgogne contre la Maison de France et le règne
turbulent de Charles le Téméraire ne purent la troubler.
Elle habita les cours sans se corrompre, et ce furent •
seulement ses rapports avec l'Italie qui finirent par la
perdre.
Lorsque Roger de Bruges, l'élève favori de Van Eyck
et le maître de Memlinc, fit le voyage de Rome pour
gagner le jubilé de 1450, il fut admiré et fêté parles ar-
tistes italiens. Mais il ne partagea pas leur passion nais-
sante pour l'art antique et la mythologie ; ses éloges furent
pour Gentile de Fabriano, et sans doute, son affection la
plus vive pour Fra Angelico, qui peignait alors ses cha-
pelles du Vatican. Il resta fidèle à sa patrie et il y revint
peindre, prier et soulager les pauvres, comme il l'avait fait
toute sa vie.
Ce fut Jean Gossart de Maubeuge (1470- 1 532) qui se
passionna le premier pour la Renaissance. Il suivit en
1 507, à la cour de Jules II, l'ambassadeur de Charles-
Quint, Philippe de Bourgogne, qui lui fit dessiner les mo-
numents antiques de Rome. Il rechercha la société des
grands seigneurs, dont il obtint les commandes et partagea
les vices. On voit dans ses tableaux la route nouvelle où
90 LES SCULPTURES DE SOLESMES*
s'engage l'école flamande. C'est une jeune fille qui aban-
donne son costume national pour revêtir les modes étran-
gères ; ce qui est un mauvais signe. Elle néglige peu à peu
les Madones pour les divinités païennes, et Jean Gossart,
en peignant Danaê recevant la pluie d'or, a écrit son his-
toire. Bernard Van Orley (1470- 1542), le peintre préféré
de Marguerite d'Autriche, visita aussi l'Italie, non par
dévotion, mais par amour delà Renaissance, et il en revint
enthousiasmé. Il renia ses ancêtres, les vieux maîtres de
Bruges, pour se faire l'imitateur des peintres de l'école
romaine.
Michel de Coxie (1499- 1592), son élève, suivit ses traces
et voulut aller se perfectionner à Rome où il étudia surtout
les œuvres de Raphaël. A son retour dans sa patrie, on
l'appela le Raphaël flamand, titre qui surpassait tout éloge
et qu'on prodigua sans plus de vérité à d'autres artistes.
Frans Floris, son contemporain, le reçut comme lui,
quoique ses préférences fussent plutôt pour Michel- Ange
que pour le peintre d'Urbin.
Frans Floris ou François de Vriendt, fut le chef de
l'école intermédiaire entre l'école de Van Eyck et celle de
Rubens. Cette école, malgré ses mérites, fut une école de
décadence. Non-seulement elle abandonna les traditions
chrétiennes du xv e siècle, mais elle perdit, dans sa passion
pour l'Italie, les qualités qui avaient fait la gloire des pein-
tres flamands : cet amour sincère de la nature, cette vérité
de dessin et ce charme de la couleur que nous avons si-
gnalés. Et lorsque les artistes qui suivirent, retrouvèrent
ce patrimoine perdu, ce fut pour le dépenser dans les
bacchanales de Jordaens ou dans les fêtes rustiques de
Teniers.
Frans Floris personnifie parfaitement cet art flamand
italianisé que nous avons reconnu dans les sculptures de
Solçsmes, et en fait comprendre les éléments variés, les
INFLUENCE DE FRANS FLORIS 91
inspirations et les défauts. Il naquit en i520, dans un de
ces ateliers du moyen âge que détruisit malheureusement la
Renaissance. Il était fils et petit-fils de tailleurs dymaiges.
Son père Claude de Vriendt avait un talent remar-
quable, au dire de Joachim Standart... Statuarius laude
dignus (Acad. nobilissimœ artis pictoriœ, p. 252). Son
oncle Corneille Floris était également sculpteur. Il eut
trois frères qui se partagèrent les différentes branches de
l'art, comme le faisaient les neveux de Michel Colombe.
L'aîné, Corneille Floris, fut un architecte distingué;
il construisit l'hôtel de ville d'Anvers et d'autres édifices
importants. Jacques, le second, s'occupa de peintures
sur verre et fit le vitrail du Jugement dernier de Sainte-
Gudule. Jean, le plus jeune, aima la céramique et fut
protégé par Philippe II qui l'amena en Espagne. Frans
Floris mania de préférence le ciseau et passa sa pre-
mière jeunesse à sculpter des statues ou des monuments
dans les églisee : Sive statuas, sive monumenta in templis
sculpendo.
L'influence d'un peintre liégeois vint tout à coup chan-
ger la direction de son talent. Lambert Lombart était
revenu d'Italie, passionné pour les œuvres de la Renais-
sance, et avait ouvert dans sa ville natale, un atelier où il
enseignait avec ardeur le style nouveau. Frans Floris
accourut et profita vite des leçons du maître, mais il
voulut remonter à la source de son enseignement, et voir
par lui-même les merveilles qu'il entendait vanter. Il
partit pour l'Italie où il resta sans doute plusieurs années,
étudiant avec ardeur les monuments et les sculptures anti-
ques, les fresques de la chapelle Sixtine qui venaient d'être
terminées, et tout ce que les artistes de la Renaissance
avaient produit de plus remarquable, à Rome et à Flo-
rence. Et comme il était doué d'une extrême facilité de
travail, il amassa des matériaux de tout genre, qu'il utilisa
92 LES SCULPTURES DE SOLESMES
dans ses œuvres et qui furent comme le capital de sa for-
tune artistique.
Lorsqu'il revint à Anvers avec ses cartons remplis de
dessins à la sanguine, et qu'il voulut entraîner ses compa-
triotes dans une direction nouvelle, il rencontra dans les
sages de l'école flamande une opposition dont il triompha
facilement. Il eut bientôt de nombreux partisans et de
zélés protecteurs parmi les grands seigneurs qui suivaient
les goûts artistiques de l'Italie et de la France. Les com-
mandes arrivèrent de toutes parts, et il put y satisfaire par
son incroyable rapidité d'exécution. Il devint l'artiste à la
mode et eut bientôt une foule d'élèves et d'imitateurs. En
1 549, il fut chargé des décorations de l'entrée de Charles-
Quint à Anvers, et se distingua, en élevant dans toutes
les parties de la ville, des arcs de triomphe qu'il couvrit de
figures allégoriques et de riches ornements. Il renouvela
ces brillantes improvisations en i552, pour l'entrée de
Philippe II.
La faveur du public et le patronage des princes le con-
duisirent rapidement à la fortune, mais il ne sut pas en
jouir avec modération. Il se fit construire par son frère
l'architecte, une somptueuse demeure qu'il enrichit de pein-
tures et de statues. Il dut, pour fournir à son luxe et con-
jurer sa ruine, forcer son travail et multiplier ses œuvres.
Il mourut à la peine, à l'âge de cinquante ans, le i er oc-
tobre 1 570, laissant après lui de nombreux élèves qui con-
tinuèrent son style. Les plus célèbres furent François Por-
bus, Martin de Vos et Francken le Vieux.
Ce fut au moment de la plus grande réputation de Frans
Floris que Jean Bougler fit exécuter les sculptures de So-
lesmes. Comment son choix se fixa-t-il sur des artistes
d'Anvers, nous l'ignorons. Ses rapports avec les abbayes
bénédictines de Flandre les lui firent peut-être connaître.
Les de Vriendt-Floris étaient célébras dans toute l'Europe,
l'atelier d' ANVERS g3
et M. Génard, le savant archiviste d'Anvers, a trouvé la
preuve qu'ils exécutèrent des monuments pour plusieurs
pays étrangers, pour la Suède et la Norvège entre autres.
Pourquoi la France n'aurait-elle pas aussi profité de leur
talent ? Elle employait alors les meilleurs artistes italiens
et flamands, pour construire ses églises et ses châteaux,
comme le montrent les comptes retrouvés dans nos Ar-
chives (i). Ce que Marguerite d'Autriche avait fait pour
l'église de Brou, Jean Bougler le fit pour Solesmes. Il vou-
lait rivaliser avec l'œuvre de Guillaume Cheminait ; il lui
fallait un atelier semblable à celui de Michel Colombe, et il
n'en existait plus en France. Il alla en chercher un, là où
la Renaissance n'avait pas encore rompu l'unité de l'art et
la fraternité des architectes, des peintres et des sculpteurs.
L'atelier des de Vriendt, tout en conservant les tradi-
tions anciennes, avait déjà subi cependant l'influence de la
Renaissance. Celle de Frans Floris surtout explique cette
réunion de qualités et de défauts, et ce singulier mélange
de styles flamand et italien, que nous avons remarqués dans
les sculptures de Solesmes. Notre première impression
avait été, en les étudiant, qu'elles avaient été composées et
dirigées par un peintre-sculpteur. Il nous semblait qu'on
avait traduit en statues les groupes dessinés pour un
tableau, et que la sculpture avait ainsi perdu la régularité
de ses plans et la tranquillité de ses lignes, pour prendre
les mouvements et les dispositions de la peinture. Nous
crûmes reconnaître dans les différentes scènes de la Mort
et du Triomphe de la Vierge le style de Frans Floris et de
son école. Ce sont, en effet, les mêmes types et les mêmes
costumes. Toute l'ornementation paraît sortir des cartons
qu'il rapporta d'Italie. Ce sont des arabesques romaines
(i) Cf. De Montaiglon, Archives de l'Art français. Comptes de dépenses
de la construction du château de Gaillon, par A. Deville.
94 LES SCULPTURES DE SOLESMES
exécutées par un ciseau flamand. Outre le bas-relief du Mas-
sacre des Innocents, copié sur une gravure de Marc-
Antoine, on peut voir dans l'Ensevelissement de la Vierge,
un autre souvenir de son voyage, une imitation de la
fresque de Francia, représentant la Sépulture de sainte
Cécile. Le Dragon de l'Apocalypse se retrouve dans son
célèbre tableau de la Chute des Anges rebelles qu'il pei-
gnit, en i554, pour l'autel de saint Michel. Il a donné aux
vaincus des têtes d'animaux, de boucs et de sangliers, des
queues de vipères et des griffes d'aigles et de tigres. Son
Hercule, terrassant l'hydre de Lerne, offre la même verve,
la même inspiration.
Nous ne prétendons pas cependant attribuer à Frans
Floris la part principale dans l'exécution de la Chapelle
de Jean Bougler. Nous la revendiquons, au contraire,
pour son frère aîné, Corneille de Vriendt. Un voyage en
Belgique nous a permis d'en apprécier le mérite et de voir
en lui un artiste plus complet et plus remarquable que le
peintre qui rapporta d'Italie en Belgique les germes de la
décadence. Pendant les voyages enthousiastes de Frans
Floris, Corneille de Vriendt prit la direction de l'atelier
paternel et en conserva les traditions. Il profita sans doute
des dessins rapportés par son frère, mais il ne donna pas
dans toutes les exagérations du style nouveau. Frans Flo-
ris se livra surtout à la peinture qui servait mieux que les
autres moyens de l'art, la verve et les caprices de son ima-
gination. On sait qu'il régla mal sa vie et qu'il chercha trop
souvent dans les excès de table les inspirations de son
pinceau.
Son frère Corneille se montre à nous sous un aspect
tout différent. C'est un artiste sérieux, aussi habile sculp-
teur que savant architecte. Ses compatriotes lui font cons-
truire l'hôtel de ville d'Anvers et de somptueuses demeures.
Les églises lui demandent leurs plus beaux monuments.
CORNEILLE DE VRIENDT-FLORIS g5
Nous avons pu, du reste, comparer de près le talent des
deux frère». Dans une salle de l'hôtel de ville d'Anvers,
où se font les mariages, Corneille a sculpté et Frans Floris
a peint le même sujet, le Massacre des Innocents. Nous
préférons la sculpture à la peinture; elle témoigne d'un
art plus élevé, plus pur, plus élégant.
IX
MONUMENTS ET TEXTES CONTEMPORAINS
SIGNATURE ET PORTRAITS.
VITRAIL DE SOLESMES COMPARÉ A CELUI DE BRUXELLES. MATÉRIAUX.
l>
L'atelier des Floris exécuta pour la Belgique de nom-
breux monuments. Leurs œuvres cependant sont rares,
parce qu'elles ont été en grande partie détruites par les
Gueux, pendant les guerres de religion.
Il en existe encore deux très-importantes, que nous pou-
vons comparer utilement aux sculptures de Solesmes. Ce
sont le rétable de Notre-Dame de Hal, publié par Jules
Gaillabaud, en i858, et le tabernacle deLéau, publié dans
la Belgique monumentale, tome I er , page 260, et dans le
Magasin pittoresque, i865, page 25. Le jubé de la cathé-
drale de Tournai est également sorti de l'atelier des Floris.
Le rétable de Notre-Dame de Hal est de i533. Aussi
croyons-nous qu'il faut l'attribuer à l'oncle des de Vriendt,
Corneille Floris, qui mourut en i538 ; les neveux étaient
trop jeunes alors, pour y avoir beaucoup travaillé. Il est
antérieur à la chapelle de Jean Bougler, où nous trouve-
rons à faire bien des rapprochements.
Le rétable est dans le style de la Renaissance et s'élève
en cinq compartiments gradués au-dessus de l'autel. Les
deux premiers, qui sont à la base de la pyramide, offrent
sept médaillons, où sont représentés les sacrements.
Batesme — Sarcement de l'autel — Prestrice —
rétable de notre-dame de hal 97
Confirmation — Confession — Mariage — l'Unction. Aux
extrémités des deux gradins sont placés les quatre grands
docteurs de l'Église, saint Augustin, saint Ambroise,
saint Grégoire et saint Jérôme. Au-dessus et au centre du
rétable, saint Martin à cheval , donnant à un pauvre la
moitié de son manteau.
Des deux côtés et sur la corniche de l'arcade, les quatre
Évangélistes. La partie supérieure est couronnée par un
tabernacle où des anges soutiennent le calice et l'Hostie.
D'autres anges font de la musique autour d'un petit édi-
cule, terminé par le symbole du pélican.
Tout l'ensemble de ce monument est parfaitement en-
tendu et témoigne d'une intelligence sérieuse des dogmes
religieux. Le Sacrement de l'autel, l'immolation de la
sainte Victime, le principe et la perfection des autres sacre-
ments est au centre de la composition, au milieu des témoi-
gnages des Évangélistes et des Docteurs, de l'adoration et
du concert des anges. Seule, la statue équestre de saint
Martin pourrait paraître étrange à sa place d'honneur, si
elle ne représentait la charité du prochain qu'inspire la
charité du Christ, se donnant lui-même à nous. Ce petit
groupe de saint Martin nous intéresse particulièrement,
car il se retrouve parmi les sculptures de Solesmes, sans y
avoir la même importance. Un saint Martin est toujours
bien placé dans une église bénédictine, mais il n'a pas sa
raison d'être dans un poème composé en l'honneur de la
Vierge; il est là comme simple ornementation. Il a été
copié sur un modèle de l'atelier d'Anvers ; il était placé en
face de la Pâmoison, sur la colonnade qu'il a suivie dans la
chapelle de droite; il y est resté pendant la Révolution,
mais son état de mutilation l'a fait reléguer sous les arcades
du cloître.
Le groupe de saint Martin n'est pas la seule imitation
du rétable de Hal. Nous retrouvons d'autres rapproche-
7
98 LES SCULPTURES DE SÔLESMES
ments à faire dans l'architecture et les ornements. Les
pilastres qui encadrent les sacrements dans la partie infé-
rieure, rappellent les pilastres de Solesmes, surtout ceux
qui accompagnaient la Pietà et le bas-relief du Massacre
des Innocents, et qui sont placés maintenant au-dessous des
colonnes, des deux côtés de l'autel. Les corniches sont les
mêmes que celles de la chapelle de Jean Bougler ; mêmes
moulures, mêmes consoles, même richesse de détails, de
perles et d'oves. Les frises offrent aussi les mêmes motifs
d'arabesques, ayant pour centres des vases, des oiseaux
aux ailes éployées, ou des génies se jouant avec des ani-
maux fantastiques ; enfin dans les rectangles qui interrom-
pent la frise, au-dessus des chapiteaux, on voit des. petites
figures semblables aux anges musiciens, placés de la même
manière dans la chapelle de la Vierge; toutes ces sculp-
tures viennent du même atelier.
Le tabernacle de Léau est de i552; il a été, par consé-
quent, exécuté en même temps que les sculptures de So-
lesmes. Il serait intéressant de l'examiner en détail, et nous
y trouverions sans doute bien des points de ressemblance.
Mais nous n'avons pu le voir, ni même nous en procurer
des photographies ; nous ne le connaissons que par la gra-
vure très-imparfaite publiée en i865 parle Magasin pit-
toresque et par la Notice de M. Alphonse Wauters, dans
le Bulletin de l'Académie royale de Belgique, 2 e série,
t. XXVI : « Le tabernacle de Léau, dit le savant auteur,
porte d'une manière incontestable un cachet de grandeur
et d'originalité qui révèle, chez celui qui en a conçu le
plan, autant de hardiesse que de talent... Le tabernacle de
Léau atteint, à cent pieds de haut, la naissance des voûtes
de l'église. Admirablement placé à l'angle du chœur et du
transsept gauche, il attire du premier coup, le regard et
remplit de sa masse imposante le vaisseau du temple. De
près c'est une merveille de finesse et d'élégance. D'innom-
TÉMOIGNAGE DE MOLANUS 99
brables bas-reliefs distribués par rangées de quatre sur
dix étages, qui diminuent graduellement, retracent dans
toutes leurs phases, l'histoire de l'Ancien et du Nouveau
Testament. Que dire des statues qui en occupent les angles,
des dais, des rinceaux qui en relient ou en complètent
chaque partie !. . Partout se révçlent une inspiration d'une
extrême féeondité, un talent à la fois riche et gracieux. »
Nous aurions désiré examiner nous-mêmes les statues
et les détails de l'ornementation de ce beau monument,
mais nous pouvons en juger l'ensemble et saisir les rapports
qu'il y a entre cette architecture, toute peuplée de person-
nages, et la partie principale de la chapelle de Solesmes.
Le portique triomphal de l'Assomption et les niches d'angle,
leur support et leurs couronnements rappellent les dais
placés au-dessus de saint Denys et de saint Timothée. On
y retrouve aussi les motifs des pendentifs qui décorent les
voûtes du portique et les petits édicules qui surmontent
toute la composition. C'est bien la,même école, le même
atelier, avec les mêmes caprices, la même prodigalité de
lignes et d'ornements.
Après avoir comparé les sculptures de Solesmes aux
œuvres des artistes d'Anvers, que possède encore la Bel-
gique, qu'on nous permette de chercher une autre preuve
dans des auteurs contemporains, et de produire à l'appui
de notre attribution, un témoin qui a été sans doute l'ami
des Floris : c'est le célèbre Molanus (Jean Ver Meulen),
professeur de théologie à Louvain, mort à Anvers en 1587.
Son premier et son plus remarquable ouvrage est l'his-
toire des saintes images : De Historia SS. imaginum et
picturarum libri quatuor. Molanus fait autorité en icono-
graphie, et les auteurs qui ont traité, après lui, le même
sujet, -ne sont guère que ses commentateurs. Il se montre
très au courant de tout ce qui se faisait à son époque, et
il s'efforce de défendre les traditions de l'art chrétien contre
IOO LES SCULPTURES DE SOLESMES
les profanations de la Renaissance; il a été nécessaire-
ment en rapport avec l'atelier d'Anvers, et il a pu même
voir exécuter les sculptures de Solesmes.
Il signale dans son ouvrage la fécondité de la statuaire
flamande, et il explique au soixante-septième chapitre du
second livre, pourquoi les statues des saints sont moins
nombreuses à Rome qu'en Belgique (i). Rome, dit-il, n'im-
pose pas ses usages aux autres églises. Saint Grégoire le
Grand écrivait à saint Augustin, l'apôtre de l'Angleterre,
qu'il faut choisir pour chaque pays, ce qui peut y être le
plus utile à la religion et à la gloire de Dieu. Il ne sait trop
comment expliquer pourquoi l'Église romaine n'a pas
tant de statues de saints que les autres contrées et pour-
quoi elle paraît presque toujours préférer leurs images
peintes (2).
Il suppose que c'est pour ne pas y confondre les statues
des saints, avec les statues profanes qui ornent les tom-
beaux dans les églises. Cette raison n'est certainement pas
la principale. Un des abus les plus regrettables de la Re-
naissance fut, sans doute, l'invasion de ces mausolées païens,
de ces figures allégoriques qui remplacèrent dans le lieu
saint, ces tombes si pieuses, où les morts dormaient aux
pieds de leurs frères, sous la protection de la Vierge et la
garde des anges. Si Rome a toléré cette vanité des hommes,
elle a continué à préférer les peintures aux sculptures pour
la décoration de ses autels, parce qu'elle a mieux conservé
les traditions de l'art chrétien.
La sculpture avait trop servi à l'idolâtrie, et l'Église,
pendant tout le moyen âge, l'employa, sous la dépendance
(1) Romx rariores esse sanctorum statuas, qux apud Belgas sunt crebrio-
res : quodque hxc diversitas non sit reprehendenda.
(2) Cur autem Romana Ecclesia non habeat tôt sanctorum statuas, quot aliœ
multx regiones, sed solasferè depictas eorumdem imagines, difficulter, et non
nisi conjecturant faciendo, dicere possem. (L. II, ch. lxvii, p. 2o3.)
LA SCULPTURE DANS LES ÉGLISES 101
de l'architecture, à orner l'extérieur de ses basiliques, ne
lui donnant à l'intérieur, qu'un rôle décoratif très-secon-
daire. Ce fut au xv e et au xvi e siècle que les statues qyi
peuplaient les porches de nos cathédrales, y entrèrent pour
orner les rétables, les stalles et les clôtures du chœur. Mais
dans les siècles suivants et surtout de nos jours, la sculp-
ture a pris dans nos églises, une importance qu'elle ne
devrait pas avoir. Malgré les prescriptions de la liturgie, la
statue domine trop souvent l'autel et devient, pour ainsi
dire, le centre de l'édifice, comme elle l'était dans la celle
des temples païens. La Pierre sacrée où s'immole la sainte
Victime, sert de base à un marbre plus ou moins profane.
L'image prime la réalité, et l'Ostensoir semble quelquefois
n'être que l'accessoire d'une statue de la Vierge, ou du
Sacré Cœur.
Il nous serait facile de comparer des textes nombreux
de Molanus avec les statues de Solesmes, et de montrer
l'accord du théologien avec les derniers représentants de
l'art chrétien, à l'époque de la Renaissance; mais cet
examen serait trop long, et nous nous contenterons de
demander à l'auteur, une preuve plus spéciale et plus
concluante. Nous avons déjà remarqué que la manière
dont la mort de la Vierge était représentée à Solesmes,
était particulière à la Belgique et ne se retrouvait pas en
France et en Italie. Dans son ouvrage, Molanus combat
les représentations de la mort de la Vierge en usage, et
cite à l'appui de sa thèse, l'autorité de deux théologiens
flamands, morts tous les deux en i543, dont les textes, par
conséquent, sont antérieurs de quelques années aux sculp-
tures de Solesmes.
Jean Eckius, ou Jean Mayer, commente la collecte de
l'Assomption, attribuée à saint Grégoire, où il est dit que
la sainte Mère de Dieu n'a pu être retenue par les liens de
la mort, et qu'elle est morte, par conséquent, sans douleur,
102 . LES SCULPTURES DE SOLESMES
et il ajouté : « on ne doit donc pas la peindre mourante
comme une personne malade.» Non igitur pingi Ma débet
habitu et fade œgrotantis.
Josse Clichthove (Judocus Clichthoveus) dans son livre
sur l'Assomption de la Vierge, va plus loin, et s'exprime
ainsi : « Marie fut exempte de la douleur de la chair, comme
elle avait été étrangère à sa corruption. Je ne croirai donc
pas qu'elle fut couchée sur un lit comme les malades et
ceux qui terminent leur vie dans la souffrance, ainsi que
la représentent les peintres et les sculpteurs. On doit
plutôt penser qu'elle ne fut pas accablée d'infirmités et
réduite à une extrême faiblesse, mais que se mettant pieu-
sement à genoux et les mains levées au Ciel , elle rendit
son âme si agréable à Dieu, au milieu de sa prière (i). »
Molanus a pu communiquer lui-même ces textes aux
sculpteurs d'Anvers, comme le programme de leur com-
position. Mais cette manière de représenter la mort de la
Vierge était si nouvelle, si extraordinaire en France, que
les artistes furent obligés de mettre dans la frise, qui est
au-dessus de la Pâmoison, des têtes de mort, pour en indi-
quer le sens véritable.
Ainsi le style hybride, italien et flamand, des sculptures
de Solesmes, les sujets, les costumes et la comparaison
des monuments et des textes contemporains confirment
notre attribution, et nous permettent de conclure que la
chapelle de Jean Bougler a été exécutée par l'atelier des
Floris d'Anvers.
Nous aurions voulu à des probabilités si grandes joindre
des documents authentiques, mais les archives et les
comptes du monastère qui pourraient nous les fournir,
(i) Cum neque infirmitate vexât a credi potius debeat, neQue debilitate
prostrata, sed flexis r ever enter geni bus, et sublatis in cœlum manibus,
inter orandum, acceptissimum Deo Spiritum commendasse. (Molanus,
liv. III, ch. 3.1, p, 332.)
SIGNATURE DES ARTISTES d' ANVERS Iû3
nous manquent, et nous n'avons, pour les remplacer, que
des traditions vagues et sans valeur.
Il nous a semblé, cependant, qu'un monument aussi
considérable devait porter une signature ; non pas celle
d'un artiste, car un grand nombre d'artistes de talent
avaient concouru à la même oeuvre, mais une signature
collective, indiquant l'atelier et la patrie des sculpteurs qui
venaient rivaliser avec l'école de Michel Colombe et con-
quérir notre admiration. Cette signature nous l'avons
cherchée, et si le lecteur veut nous suivre sans trop de
méfiance, il jugera peut-être que nous l'avons trouvée.
Nous avons une date, i553, et comme les dates accom-
pagnent ordinairement les signatures, cherchons d'abord
sur la colonnade qui la porte, et qui autrefois faisait face à
la Pâmoison. La frise de cette colonnade est très-différente
de celle qui orne les deux autres côtés de la chapelle : le style
en est plus noble, le relief plus saillant et l'exécution plus
parfaite. Les arabesques sont composées de chevaux ma-
rins, de tritons, de néréides et d'oiseaux aquatiques.
Au centre des compartiments, un vieux triton que tour-
mentent ses camarades, porte un écusson semblable à ceux
qu'on voit souvent dans l'ornementation flamande.
Le cartouche qui en forme le milieu est entouré et comme
enlacé d'une sorte de ruban qui présente une initiale très-
caractérisée et répétée dans les trois écussons. Cette
initiale est un V. Le bas de cette initiale est entouré d'une
guirlande de fleurs que tient le vieux triton. N'est-il pas
104 LES SCULPTURES DE SOLESMES
permis de voir dans cette initiale, le monogramme des
Vriendt, et dans la guirlande de fleurs, le signe de leur
surnom, tel qu'il se trouve sur leur pierre sépulcrale : de
Vrint, alias Floris ? Ce surnom de Floris leur venait sans
doute des fleurs qu'ils prodiguaient dans leur ornemen-
tation.
Sur le cartouche de l'écusson central est gravé un
personnage qu'il est difficile de déterminer, mais il rappelle
un peu les fleuves antiques; il est assis près d'un rocher,
s'appuyant de la main gauche et levant la main droite,
contre des vagues qui paraissent l'entourer. Les artistes
d'Anvers ont-ils voulu représenter l'Escaut à son embou-
chure ? Ceux qui n'accepteront pas cette explication vou-
dront bien en chercher une meilleure; mais cette figure
doit avoit un sens, car elle se retrouve dans un médaillon
très-soigné, au haut du pilastre qui terminait autrefois la
colonnade, et qui est maintenant du côté de la Pâmoison.
Il y avait sans doute des sujets gravés sur les deux autres
écussons, mais ils sont effacés, on en aperçoit à peine les
traces.
Nous accusera-t-on d'abuser de l'hypothèse, en présen-
tant cette initiale et cette guirlande de fleurs comme la
signature des de Vriendt- Floris? Ce qui est douteux pour
nous, ne l'était pas pour leurs contemporains, et il nous
semble très-naturel qu'en terminant leur œuvre et en la
datant, ils aient voulu laisser à la France un souvenir de
de leur nom et de leur patrie. La place ne pouvait pas
être mieux choisie, en dehors des sujets religieux de la
chapelle et en face de l'autel. Ils ont signé par une initiale
et un emblème, et ils ont répété trois fois cette signature,
peut-être en mémoire des trois générations d'artistes dont
se glorifiait l'atelier des Vriendt. Ils ont symbolisé leur
patrie d'une manière classique et mythologique, en en-
tourant leur écusson, des divinités de la mer qui met
PORTRAITS DES ARTISTES I()5
leur ville en rapport avec le monde entier. Ces tritons,
ces néréides, ces hippocampes, ces oiseaux aquatiques
nous ont rappelé, non-seulement l'activité prodigieuse du
port d'Anvers, mais encore sa situation au milieu des
vertes prairies, que décorent, comme des bouquets d'arbres,
les mâts et les pavillons de toutes les nations.
Les artistes flamands avaient une autre manière de
signer leurs œuvres, c'était d'y placer leurs portraits.
L'école chrétienne de Bruges elle-même l'employait. Les
peintres se mettaient en scène, non par vanité, mais par
dévotion. Hubert et Jean Van Eyck se sont représentés
dans leur célèbre tableau du Triomphe de l'Agneau. Ber-
nard Van Orley de Bruxelles est un des auditeurs de
Saint Norbert réfutant l'Hérésiarque Tanchelin. Frans
Floris figure dans une de ses compositions, broyant des
couleurs, derrière saint Luc, qui est aussi le portrait d'un
autre peintre.
Au milieu des figures idéales et traditionnelles des
Apôtres, nous avons reconnu trois portraits de moines
bénédictins, ceux de Michel Bureau, de Guillaume Che-
minart et de Jean Bougler. Nous avons signalé un autre
portrait; le personnage qui tient le linceul de la Vierge, en
face du prieur de Solesmes, ne peut être qu'un de ses
contemporains ; sa physionomie, ses cheveux, sa barbe et
son costume excentrique ne permettent pas de voir en lui
un Apôtre. Trois autres figuresprésentent le même caractère
et ont avec ce personnage, un air de famille; deux se trou-
vent dans la Pâmoison, derrière Notre-Seigneur et saint
Jean; la troisième est au milieu d'un des groupes de l'As-
somption, près de David, levant la main comme pour se
garantir de la lumière qui rayonne de la Vierge triom-
phante. Ces quatres figures ne seraient- elles pas les por-
traits des quatre artistes d'Anvers.
Nous ne connaissons pas les portraits des frères de
IOÔ LES SCULPTURES DE SOLESMES
Frans Floris, mais nous avons le sien, placé en tête de
sa vie écrite par Paul Mantz, dans Y Histoire des peintres
de Charles Blanc. Ce portrait a été fait sans doute sur une
ancienne gravure qui a pu servir aussi au sculpteur de
Solesmes. Le ciseau ne pouvait mieux traduire cette phy-
sionomie fine, cette nature ardente, son front large, ses
pommettes saillantes, sa bouche sensuelle, ses cheveux
frisés et sa barbe peu abondante. Il avait alors trente-deux
ans; c'est aussi bien son âge que son caractère, et ce portrait
tranche sur tous ceux de ses contemporains.
Corneille de Vriendt, son frère, comme chef de l'atelier
doit avoir une place d'honneur, et c'est pour cela que nous
croyons, sans pouvoir l'affirmer, que c'est lui qui fait face
à Jean Bougler, dont il a si bien exécuté les projets.
Les portraits des quatre frères admis, ne pouvons-nous
pas chercher si ces artistes ont laissé quelques souvenirs
particuliers à Solesmes ? Nous avons attribué à Corneille
la part principale, l'architecture et les plus belles statues,
la Vierge, les Apôtres et le portrait de Jean Bougler; il
est permis de voir dans les vases nombreux qui font par-
tie de l'ornementation, une trace du goût de Jean, le pro-
tégé de Philippe II, pour la céramique.
Nous avons reconnu que l'autel où se trouve le groupe
de la Pietà avait été compris dans les embellissements
de Jean Bougler. Derrière ce groupe, on aperçoit les restes
d'une peinture malheureusement recouverte d'une couche
de chaux qu'il a été impossible d'enlever ; ne serait-ce pas
là une improvisation du facile pinceau de Frans Floris?
Mais voici une conjecture qui offre plus de précision
et qui assurerait à Jacques de Vriendt, le peintre verrier de
Sainte-Gudule , une part brillante dans les travaux dé
l'église de Solesmes.
Au fond de l'ancien chœur, existait une verrière dont
nous possédons encore quelques fragments. D'après la no-
VITRAIL FLAMAND A SOLESMES IO7
tice descriptive de VEssai historique, elle représentait le
monde placé entre le ciel et l'enfer. Dans la partie supé-
rieure, le Christ- Juge, au milieu des anges et des saints ;
dans la partie inférieure, les démons et les damnés; et au
bas de la région moyenne, où vivent les hommes, on lisait
cette inscription : Ah! s'ils savaient, s'ils comprenaient et
s'ils prévoyaient leurs fins dernières ! Utinam sapèrent, et
intelligerent , acnovissima provider eut (i) !
Cette composition appartient bien à l'école flamande et
rappelle les nombreux livres d'allégories, publiés par les
graveurs d'Anvers. A en juger par les échantillons que
nous en avons, ce vitrail n'est pas français et ne ressemble
en rien aux beaux vitraux de l'église de Sablé, qui sont
du règne de Louis XI, comme l'indiquent les armoiries
qui s'y trouvent. Le style, les costumes et les procédés
sont tous différents. L'effet en était admirable, au dire
d'une personne très-compétente qui l'a vu dans son enca-
drement de pierre. Les teintes étaient vives et harmo-
nieuses; les figures largement modelées dans la même
couleur ; elles ne devaient pas présenter à l'œil cette bigar-
rure, cette mosaïque irrégulière qu'ont souvent nos vitraux
du xv e siècle. Les démons rappellent ceux de Frans Floris
dans son tableau de saint Michel, et les nombreux petits
anges peints en camaïeu rouge, bleu ou vert, sont bien de
la même famille que ceux de la chapelle de Jean Bou-
gler. Il y en a que nous avons été très-surpris et très-heu-
reux de retrouver dans le célèbre vitrail de Sainte-Gudule
de Bruxelles; ce sont les chérubins enveloppés de leurs
ailes et priant les mains jointes. D'après les guides, qui
font ordinairement autorité en pareille matière, le Juge-
ment dernier de Sainte-Gudule aurait été dessiné par
Frans Floris et exécuté par son frère Jacques; mais nous
(1) Deutéronome, xxxn, 29.
I0& LES SCULPTURES DE SOLESMES
trouvons à cette attribution, une grande difficulté que nous
soumettons aux savants archéologues de Belgique.
La grande verrière de Sainte-Gudule est datée de i528
et a été donnée par le cardinal Evrard de La Marck,
prince-évêque de Liège (i). Or Frans Floris est né en
i52o, et son frère était plus jeune que lui; comment les
deux frères, qui n'avaient pas encore dix ans, auraient-ils
pu, en i528, exécuter une oeuvre aussi considérable ?
En attendant que les juges compétents donnent la solu-
tion du problème, nous proposerons une explication qui
nous semble concilier la chronologie et la tradition.
Le vitrail de Sainte-Gudule offre deux parties très-dis-
tinctes et d'un style tout différent. La partie supérieure,
où le Souverain Juge est représenté au milieu des anges
et des saints, appartient à l'ancienne école, et peut avoir
été exécutée en i528, dans l'atelier des de Vriendt, tandis
que la partie inférieure n'est qu'une froide imitation des
ressuscites de Michel-Ange. Cette bande d'hommes et de
femmes déshabillés, à la mode de la Renaissance, peut
très-bien avoir été dessinée par Frans Floris, vingt ans
plus tard, lorsqu'il revint d'Italie et qu'il eut l'occasion
d'introduire dans le vitrail de Sainte-Gudule, les inconve-
nances du style nouveau. Son frère Jacques l'aida dans
cette triste besogne.
Le vitrail du chœur de Solesmes n'avait de ressem-
blance qu'avec la partie supérieure du vitrail de Bruxelles.
Dom Guépin nous dit qu'il portait la date de i532, mais
sans se rappeler où il a trouvé ce renseignement. Si cette
date existait, elle se rapprocherait de celle de Sainte-Gudule
et on ne pourrait attribuer cette peinture sur verre à
Jacques de Vriendt; elle serait seulement de l'atelier
(i) Ce précieux renseignement nous a été donné par M. l'abbé Delvigne,
curé de Notre-Dame du Sablon.
•T Tir'" i - '
PIERRES EMPLOYÉES PAR LES SCULPTEURS FLAMANDS IOg
d'Anvers et aurait précédé de beaucoup les sculptures de
Solesmes, qui ont été terminées en i553. Aurait-on mal
lu la date, à cause de la ressemblance qui existait quel-
quefois, à cette époque, entre les 5 et les 3 ? Le vitrail eût
été alors placé, en i552, pendant qu'on travaillait encore
à la chapelle de Jean Bougler.
Pour ne rien négliger dans notre étude, nous devons
dire un mot de la pierre employée par les artistes d'An-
vers. Elle n'est pas la même que celle du monument élevé
par Michel Colombe; elle est plus blanche, plus fine de
grain, plus susceptible de poli que le bourré de Touraine.
C'est cependant une pierre de France; les sculpteurs fla-
mands n'en connaissent pas d'autres. Au xvi e siècle, comme
de nos jours, ils tiraient leurs pierres d'une carrière des
environs de Caen, qui existe encore et qui porte, à cause
d'eux, le nom d'Allemagne. Ces pierres venaient par mer
à l'embouchure de l'Escaut, remontaient jusqu'à Anvers
et reprenaient le même chemin, lorsque les artistes en
avaient fait des chefs-d'œuvre. Quand un atelier comme
celui de Michel Colombe ou des de Vriendt d'Anvers rece-
vait une lointaine commande, le maître allait ou envoyait
prendre un plan exact des lieux, faisait en pierre ou en
terre cuite, un projet que ses élèves réduisaient en grand
volume, avec son concours et sous sa direction. Les statues
et les parties importantes une fois terminées, étaient en-
suite emballées avec soin pour être transportées et ajus-
tées sur place, comme nous l'avons vu faire pour le mo-
nument de Louis XII et de la reine Anne, exécuté à
Tours par Jehan Juste et transporté à Saint-Denis (i).
Les choses se passent encore de la sorte ; il nous a été
donné de visiter, dans les environs de Gand, un orpheli-
(i) Page 82. Les pierres qui servent à la restauration de la cathédrale
de Cologne viennent de France.
110 LES SCULPTURES DE SOLESMES
nat bâti par le comte d'Hemptine, d'après les plans et les
conseils de son ami, le baron Bethune d'Ydewalle, le réno-
vateur de Fart chrétien en Belgique. Près de l'orphelinat,
et comme une de ses dépendances, se cache, sous de beaux
arbres, un petit village d'artistes entièrement occupés à
l'embellissement et à l'ameublement des églises. L'atelier
le plus remarquable est celui de sculpture dirigé par le bon
Blanchaert, uu tailleur d'ymaiges d'autrefois, qui vit au
milieu de ses modèles de saints et de ses quarante ouvriers,
sans s'inquiéter de la fortune et de la gloire. Il prie Dieu
et compose naïvement des chefs-d'œuvre, où sa foi et
l'étude du moyen âge l'inspirent bien mieux que ne pour-
rait le faire l'enseignement des académies. Ses statues et
ses rétables rappellent les suaves compositions du peintre
angélique de Fiesole. Aussi les commandes abondent et il
ne peut y suffire. Pour les exécuter, il emploie les pierres
de France. Puisse-t-il nous les renvoyer sculptées, comme
celles de Solesmes, afin qu'elles nous apprennent à retrou-
ver aussi les vraies traditions de l'art chrétien !
/
X
RÉPARATIONS ET CHANGEMENTS
DANS LA CHAPELLE
L'ENFANT JÉSUS AU MILIEU DES DOCTEURS. STALLES DU CHŒUR.
ÉPOQUE DE CES TRAVAUX.
L'étude de la partie supérieure de la chapelle de Jean
Bougler confirme jusqu'à l'évidence, l'explication que nous
avons donnée des modifications apportées au plan primi-
tif, et du transport de la colonnade dans la chapelle de
droite. Les sculptures nous ont déjà fourni des preuves, et,
si nous examinons l'architecture, la démonstration devien-
dra complète. Tout le fond du portique de l'Assomption
présente une réparation grossière et maladroite. Les vides
sont remplis avec des moellons noyés dans du mortier. Les
voûtes si élégantes des deux arcades latérales, sont toutes
lézardées et déshonorées par des remplissages informes.
Ce n'est pas une restauration, c'est une ruine étayée. Le
couronnement de la scène principale n'a pu être soutenu
de la même manière. Il a fallu le reconstruire, en refai-
sant la voûte. De là un style différent, qui indique une
autre époque. L'arcade est mal dessinée : le cintre est en-
touré d'ornements grossiers. L'intérieur est divisé en cais-
sons qui n'ont aucun rapport avec les gracieux comparti-
ments de la Renaissance, et les caissons sont remplis d'anges
bien différents de ceux que nous avons admirés ailleurs.
112 LES SCULPTURES DE SOLESMES
L'entablement est lourd; la corniche repose sur des con-
soles à mascarons de la fin du xvi e siècle, et elle est
surmontée du bœuf et du lion évangéliques, d'un style
très-peu remarquable. Les petits édicules qui décorent la
partie supérieure sont d'un inégal mérite. Quelques-uns
sont des motifs charmants, copiés d'après l'antique; d'au-
tres sont des imitations maladroites de ce qu'il a fallu rem-
placer.
Le couronnement de la scène de l'Apocalypse offre aussi
la preuve d'une fâcheuse restauration. L'entablement, sur-
monté de dragons et d'oiseaux par trop fantastiques, est
mal posé sur les colonnes; les lignes n'en sont pas hori-
zontales. Les matériaux mêmes paraissent différents. Pour
reconstruire la voûte, il a fallu démolir et refaire toute cette
partie de l'architecture. De là le désordre que nous avons
remarqué dans les figures des Vertus.
D'où vient cette perturbation dans l'œuvre de JeanJBou-
gler? Est-elle le fait de la violence des hommes ou la suite
d'un accident, d'un vice de construction ? Les documents
écrits sont muets à cet égard. Le priorat de Jean Bougler
fut suivi de guerres de religion. Les protestants possédèrent
Sablé et attaquèrent Solesmes en 1 567 ; mais les moines et
les habitants se défendirent vaillamment, et ils n'entrèrent
pas dans l'église dont ils auraient mutilé les statues. De la
rive opposée de la Sarthe, ont-ils canonné le pignon qui
abritait le précieux monument? Nous n'en voyons aucune
trace, et ils ont assez de ruines sur la conscience pour ne
pas leur imputer, sans preuve, des méfaits nouveaux.
Nous croyons que le malheur constaté vient d'un vice
de construction. Nous avons déjà signalé la faiblesse de
l'angle du transsept qu'on a fortifié à l'intérieur par un
grand arc de soutènement ; mais s'il fallait faire une exper-
tise, comme on le fait pour connaître la cause d'un incen-
die, nous fixerions le point de départ de la catastrophe à
RÉPARATIONS ET CHANGEMENTS I 1 3
l'endroit du mur où se trouvaient attachées les statues du
Christ et de la Vierge, dans la scène de l'Assomption.
L'architecture présente dans cette partie de la chapelle,
une masse considérable de matériaux. Tout le couronne-
ment du portique n'est soutenu, en devant, que par des
colonnes légères et pèse de tout son poids sur le mur du
fond, quia peu d'épaisseur et qu'on a été obligé d'affaiblir,
pour lier la maçonnerie et donner à la scène plus de pro-
fondeur. Il est évident pour nous que le mur a cédé en cet
endroit, et qu'il a cédé à une poussée intérieure. Si on exa-
mine le pignon du transsept, on remarquera qu'il a fallu
le reprendre à la base et le porter sur une arcade pour
ménager la place de l'ensevelissement de la Vierge ; que le
pignon a été exhaussé et surchargé pour construire la
voûte; qu'il a perdu son aplomb à la hauteur du groupe
de l'Assomption et qu'on a été obligé de le soutenir par
un contre-mur extérieur.
Il a suffi d'un retrait, d'un vide de quelques centimètres
pour déterminer la chute de la voûte, et l'architecte qui l'a
relevée, a cherché les moyens d'éviter un nouveau mal-
heur. Pour fortifier le point le plus faible, il a construit,
comme nous l'avons dit, des arcs en plein cintre qui sou-
tiennent les voûtes du transsept, et il a donné aux pieds-
droits, du côté de la nef, une épaisseur qui a nécessité le
déplacement de la colonnade faisant face à la Pâmoison.
Si on eût été à une époque archéologique comme la nôtre,
il eût été possible de modifier cette colonnade et de l'ap-
proprier à l'espace, pour ne pas détruire l'unité de l'œuvre
de Jean Bougler; mais on n'avait pas alors ces scrupules
artistiques, et les colonnes furent transportées dans la cha-
pelle de droite. Il y avait d'ailleurs une raison à ce chan-
gement. Les religieux voulurent ouvrir, en cet endroit,
une porte qui leur permît d'aller de leur cloître à leur
chœur, sans traverser la nef, occupée par le public, et
8
114 LES SCULPTURES DE SOLESMES
c'est cette porte qui a empêché de raccorder les nouvelles
lignes d'architecture avec les lignes anciennes du monu-
ment (i).
Le sujet choisi pour orner le côté de la chapelle n'a pas
de rapport avec le poëme de Jean Bougler en l'honneur
de la Vierge. Le sculpteur y a représenté Y Enfant Jésus au
milieu des docteurs.
Sous un portique du temple, l'Enfant Jésus, assis au
premier plan, interroge un docteur qui tient le livre des
Écritures et des lunettes. Derrière lui, Marie et Joseph
arrivent, tout joyeux de retrouver Celui qu'ils chercKaient.
Dans le fond, trois docteurs discutent et s'étonnent de la
sagesse de l'enfant. L'un d'eux tient un livre entr'ouvert
où se lit le texte un peu altéré de saint Matthieu (ch. xm,
55) : « Comment cet enfant sait-il les Ecritures, puisqu'il
n'a pas été instruit ? N'est-ce pas le fils d'un ouvrier ? Sa
mère ne s'appelle-t-elle pas Marie et ses frères, Jacques,
Joseph, Simon et Judas ? et ses sœurs ne sont-elles pas
parmi nous ? D'où viennent donc toutes ces choses ? d'où
viennent cette sagesse et cette puissance (2) ? »
Un autre docteur, placé derrière l'Enfant Jésus, se
(1) Cette porte n'existe plus; il serait facile maintenant de restituer à
la chapelle de Jean Bougler sa forme et sa beauté primitives. Il faudrait
transporter à droite, en face de la Compassion, la scène de Y Enfant Jésus
au milieu des docteurs. La colonnade enlevée, reprendrait son ancienne
place; on réunirait les deux arcades en une seule, et dans cette arcade,
on pourrait placer la statue de Dom Guéranger, qui a bien le droit de
figurer dans la glorification de la Vierge, comme ses prédécesseurs, Guil-
laume Cheminart et Jean Bougler. Il présenterait un texte sur l'Imma-
culée Conception; et au bas de sa statue, en face de l'autel, on placerait,
tôt ou tard, son tombeau, qui ne peut rester dans une crypte, caché aux
regards des fidèles et à l'amour de ses enfants.
(2) Quomodo hic scripturas scit, cum non didicerit ? Nonne hic estfilius
fabri ? Nonne mater ejus dicitur Maria ? et fratres ejus Jacobus et Joseph
et Simon et Judas? et sorores ejus? Nonne omnes apud nos sunt? Unde
ergo huic omnia ista? unde ergo tam sapientia hœc magna et virtus ?
L'ENFANT JÉSUS AU MILIEU DES DOCTEURS T 1 5
tourne vers un personnage qui vient d'entrer et semble
disputer avec lui. Sur son livre est écrit ce texte: « Le
sceptre ne sera pas enlevé de Juda, ni le prince de sa
postérité, jusqu'à ce que vienne celui qui doit être envoyé» :
Non auferetur sceptrum de Juda et dux de femore ejus,
donec ventât qui mit tendus est (Gen. xlix, io).
Un autre docteur présente ce texte : « Une étoile sortira
de Jacob et un homme s'élèvera d'Israël, et toute la terre
lui appartiendra » : Orietur Stella ex Jacob et co?isurget
homo de Israël et erit omnis terra possessio ejus (Num.
xxiv, 17).
Toutes ces statues sont d'un style très-médiocre et d'une
exécution grossière. Les expressions sont communes et
les poses tourmentées. Il est impossible de les attribuer
aux artistes dont nous venons d'étudier les œuvres.
Quel motif a pu faire choisir ce sujet qu'il est difficile de
rattacher à ceux qui l'avoisinent? La fin du xvi e siècle
fut une époque de controverses religieuses, et Solesmes eut
à souffrir des guerres civiles que firent naître en France,
les doctrines de Luther. L'Enfant Jésus enseignant dans le
temple, ne serait-il pas une réponse à l'orgueil des pré-
tendus réformateurs ? Nous le pensons, et nous croyons
reconnaître, comme M. Charles Lenormant, dans le per-
sonnage qui entre et vers lequel se tournent les docteurs,
le portrait bien connu du moine apostat de Wittemberg
[Essai historique, p. 126).
Quelle date donnerons -nous à l'accident dont nous
venons de constater les suites ? La réparation suivit proba-
blement de près le désastre. Il fallait veiller à la solidité de
^'église et à la conservation du précieux monument qu'elle
abritait. On se hâta, et ce fut peut-être une des causes de
l'infériorité des artistes qu'on employa. L'architecture des
parties réparées et de la scène de l'Enfant Jésus dans le
temple, nous semble indiquer le règne de Henri IV. Le
Il6 LES SCULPTURES DE SOLESMES
style en est classique et froid, l'ornementation, pauvre et
sèche. La partie la mieux réussie est la porte extérieure
qui communiquait avec le cloître et qui orne maintenant
l'entrée de la sacristie. Quant à la sculpture, elle est si
médiocre qu'il est difficile d'y voir le caractère d'une
époque. Nous ne la réclamerons pas comme une gloire
de notre art national ; nous l'attribuerons plutôt à des
artistes flamands ou allemands.
Sous quel prieur ou quel abbé furent exécutés ces
travaux? L'histoire ne nous en dit rien. A la fin du
xvi e siècle, le prieuré de Solesmes et l'abbaye de la
Couture languissaient sous le fatal régime de lacommende.
Leurs dignitaires touchaient les revenus et les dépensaient
ailleurs. S'il fallait désigner un généreux protecteur, nous
ne nommerions pas le cardinal de Bourbon qui fut abbé
de la Couture en 1575 et mourut en 1590. Les ligueurs le
firent roi, et Henri III le retint prisonnier. Nous lui préfé-
rerions son successeur, le cardinal de Vendôme, qui
témoigna de l'intérêt aux moines de Solesmes et leur fit
quelque bien; mais nous n'avons aucune preuve pour
appuyer cette opinion (1).
On peut attribuer à la même époque et aux mêmes
artistes, les boiseries des stalles qui ornent maintenant le
nouveau chœur et qui représentent l'Arbre de Jessé. Au
xvi e siècle, ces boiseries étaient placées devant le
maître-autel et formaient un petit chœur qui s'avançait
jusque dans le transsept. La porte à claire-voie qui le fer-
mait, se trouve encore à l'entrée de l'église avec quelques
(1) Les réparations de la chapelle eurent lieu peut-être sous le priorat
de Jean du Bois (i 594-1 599), qui eut des rapports avec un riche habitant
de Sablé, Olivier L'Evêque, protonotaire apostolique, aumônier d'Henri IV
et fondateur d'un collège à Sablé. Il fit, à cette occassion, plusieurs
échanges importants avec le prieuré. [Solesmes et Dom Guéranger,
page 29O
STALLES DU CHŒUR I 17
anciens panneaux. Des deux côtés étaient placés extérieu-
rement deux autels surmontés de deux bas-reliefs qu'on
voit sous l'orgue : Samson déchirant le lion et attachant
des torches aux queues des renards pour incendier les
moissons des Philistins; la Vision de Jessé, la Vierge
sortant d'une fleur.
Cette disposition fut changée par les religieux de la
congrégation de Saint-Maur. Les stalles furent retournées ;
la stalle du prieur fut mise au fond, à la place de l'autel,
et l'autel fut placé en avant sous la voûte du transsept. Les
stalles étaient peu nombreuses et les figures des ancêtres
de la Vierge étaient sur deux rangs ; le dais qui les sur-
montait était orné de lambrequins et de statues d'Apôtres
dont il reste quelques débris dans les combles de l'église.
Lorsqu'en i865, l'église fut agrandie et le nouveau
chœur reconstruit, M. Foubert, l'habile sculpteur de Sillé-
le-Guillaume , restaura et multiplia ces stalles avec une
rare intelligence. Il dédoubla les figures qu'il unit de
chaque côté par des rameaux partant de Jessé et de David
et se terminant à la statue de la Vierge qui domine la stalle
abbatiale.
Les ancêtres de la Vierge sont à droite d'après la généa-
logie de saint Luc, et à gauche, d'après celle de saint Mat-
thieu. Les miséricordes ont été aussi réparées et com-
plétées, avec tant de goût qu'il serait difficile de distin-
guer les anciennes des nouvelles. L'artiste, tout en
conservant les profils et les moulures, a donné à ces
stalles plus de simplicité et de pureté. Il a corrigé l'œu-
vre de ses devanciers, sans rien innover ; modestie
archéologique bien digne de son talent. M Foubert a
montré depuis, en exécutant les magnifiques stalles de
l'abbaye de Sainte-Cécile, ce qu'il pouvait faire comme
architecte.
Le style et les sculptures des boiseries de Saint- Pierre
1 1 8 LES SCULPTURES DE SOLESMES
de Solesmes indiquent un travail allemand. Elles ont aussi
un certain rapport avec les curieuses boiseries de la cathé-
drale du Mans, qui paraissent cependant un peu plus
anciennes, puisqu'elles portent la date de i5y5.
XI
LES SCULPTURES DE SOLESMES
SAUVENT LE PRIEURÉ
PRIEURS COMM EN DAT AIRES. CONGRÉGATION DE SAINT-MAUR.
RÉVOLUTION FRANÇAISE. VENTE DU PRIEURÉ. DÉCRET DE L'EMPEREUR.
L'ENFANT DE SABLÉ. LE PRIEURÉ DEVIENT ABBAYE.
Après avoir étudié les sculptures de Solesmes et cherché
à en connaître les dates et les auteurs, nous en compléte-
rons l'histoire en disant comment elles ont été conservées
pendant la Révolution française, et providentiellement ren-
dues à Tordre de Saint-Benoît dont elles sont une gloire.
Le prieuré de Solesmes avait souffert, comme les autres
monastères, du fléau de la commende. Les abbés et les
prieurs touchaient les revenus, sans s'inquiéter de l'obser-
vance. La règle s'oubliait dans des préoccupations mon-
daines, et souvent les religieux ne conservaient pas plus
Thabit que le nom de moines. Quelques-uns cependant
protestèrent contre ces jours de décadence et rappelèrent
le passé, en se distinguant dans la chaire, les lettres et les
sciences.
Sous Gabriel de Sourches (1620- 1670), prieur commen-
dataire, le prieuré de Solesmes reçut la réforme de la
congrégation de Saint-Maur, avec moins d'opposition que
ne l'avait fait l'abbaye de la Couture. La résistance
de quelques moines y avait été poussée jusqu'à l'émeute
120 LES SCULPTURES DE SOLESMES
et aux coups de fusil; et les religieux bénédictins réformés,
qui étaient sortis de la Couture pour une procession, le
samedi de la Passion de 1659, en trouvèrent les portes
barricadées à leur retour et n'y rentrèrent que deux ans
après, en septembre 1661, par un arrêt du parlement.
(Essai historique, p. 66.)
Les choses se passèrent plus pacifiquement à Solesmes.
Le prieuré ne comptait plus que quatre anciens religieux
qui traitèrent avec la congrégation de Saint-Maur, et s'étei-
gnirent successivement à l'ombre de leur cloître. Ceux qui
es remplacèrent, rétablirent la régularité et améliorèrent le
temporel, quoique vivant toujours sous le régime de la
commende. Ils réparèrent les bâtiments qui tombaient en
ruine, pourvurent aux besoins de la sacristie et firent même
quelques embellissements dans l'église, quoique leur con-
grégation se distinguât plus par la science que par le goût
des arts. Ils changèrent, comme nous l'avons dit, la dispo-
sition du choeur, et y mirent les carreaux de marbre rouge
et noir dont on voit encore les restes. Ils élevèrent des
autels dans le style un peu lourd du temps et restaurèrent
le tombeau de Geoffroy, mort en 1170, en le confondant
seulement avec Geoffroy, le fondateur du prieuré, mort
peu après sa fondation, en 10 10.
En 1682, un violent orage ravagea la vallée de la Sarthe
et renversa la flèche élégante de Jean Bougler. Le clocher
actuel ne fut bâti qu'en 1729. Les bâtiments du prieuré
avaient été reconstruits en 1722, en même temps que le
château de Sablé.
A la fin du xvm e siècle, la Renaissance et le protes-
tantisme portèrent leurs derniers fruits. La Révolution
inaugura son règne, en renversant les trônes et en persécu-
tant l'Église. Au nom de la liberté et des principes de 89,
l'Assemblée constituante supprima les ordres religieux, et
les moines de Solesmes furent obligés de quitter leurs
h
VENTE DU PRJEURE 121
paisibles cellules dans les premiers jours de 1791. Le
4 avril de la même année, le monastère et ses dépendances
furent mis en vente et achetés par M. Lenoir de Chante-
loup. L'argenterie, les livres de chœur et les ornements
furent saisis par la municipalité de Sablé. La relique de la
Sainte Épine fut heureusement sauvée.
Le prieuré de Solesmes, devenu propriété particulière,
fut protégé par la loi. L'église n'eut pas à subir de profa-
nation pendant la Terreur; elle resta fermée. A certains
jours seulement, le cloître désert s'ouvrait pour quelques
fêtes, quelques rendez- vous de plaisir; et alors les cris
joyeux de la danse remplaçaient la psalmodie des anciens
moines. Cependant la tourmente révolutionnaire s'apaisa.
Le Concordat rendit un peu de liberté religieuse et ramena
de l'exil, le curé de Solesmes. L'église paroissiale s'ouvrit
au culte, mais celle du prieuré n'était encore visitée que
par quelques curieux qu'attiraient ses célèbres sculptures.
Ce fut alors qu'elle faillit perdre les œuvres d'art qui font
sa gloire.
Le gouvernement qui avait arrêté le flot sanglant de la
barbarie, retirait des ruines amoncelées, les épaves de la
civilisation. Il entassait dans les grandes villes, au profit
de sa centralisation despotique, tout ce qui pouvait servir
aux sciences et aux arts. Les documents historiques des
monastères enrichirent ses archives; leurs tableaux et
leurs statues ornèrent ses musées. Les départements
imitèrent Paris, et les préfets, le Maître. Le préfet de la
Sarthe convoita les sculptures de Solesmes et voulut illus-
trer son règne, en les plaçant dans la cathédrale du Mans.
Un arrêté du 6 brumaire an XII, décida : « que les statues
existantes dans l'ancienne église des ci-devant religieux
bénédictins de Solesmes en seraient retirées et transpor-
tées au Mans, et qu'il serait procédé à cette opération
par le sieur Renouard, bibliothécaire du département et
122 LES SCULPTURES DE SOLESMES
membre de la Société des Arts, assisté du sieur Lemaire,
sculpteur. »
Cet enlèvement des sculptures en eût causé la ruine. Il
eût entraîné aussi la destruction de l'église et du prieuré.
Qui eût jamais- songé à les conserver, s'ils eussent été
dépouillés des œuvres d'art qui en étaient l'ornement ?
M. Lenoir de Chanteloup défendit ses droits et opposa
aux prétentions du préfet de la Sarthe, l'acte de vente du
4 avril 1791. Les statues n'avaient pas été exceptées, et le
décret de la Convention qui réservait les œuvres d'art dans
la vente des biens nationaux, étant postérieur à l'adjudi-
cation, ne pouvait avoir d'effet rétroactif.
Le préfet ne se rendit pas à l'évidence, et la lutte entre le
propriétaire et l'administration dura huit ans. Une com-
mission fut nommée pour visiter les sculptures de Solesmes
et en préparer le transport. Les 24 et 25 novembre 1807,
elle vint, après d'inutiles sommations, forcer les portes de
l'église et rédiger un procès-verbal descriptif qui fait peu
d'honneur à son président, M. Renouard, prêtre sécu-
larisé, devenu bibliothécaire et membre de la Société des
arts. Il y donne une preuve curieuse de son incompétence
esthétique et littéraire, dans ces quelques lignes consacrées
à la célèbre statue de la Madeleine, du tombeau de Notre-
Seigneur : « La statue de la Madeleine, isolée au pied du
sépulcre, et assise, les mains sur les genoux, dans l'atti-
tude de la douleur quelle semble communiquer à ceux qui
la regardent, présente une statue étonnante pour le siècle,
où elle, comme les autres, ont été travaillées. Son costume,
plus européen qu'oriental, nous a paru un défaut. La dra-
perie n'a pas tout le moelleux et les ondulations qu'elle
pourrait avoir, quoiqu'elle soit assez bien sculptée. » (Essai
historique, p. 93.)
Encouragé par un si beau procès-verbal, le conseil de
préfecture de la Sarthe continua à repousser les réclama-
l'enfant DE SABLÉ 123
lions de M. Lenoir de Chanteloup qui s'était adressé au
Conseil d'État; et le 3o août 181 1, il rendait un arrêté qui
paraissait définitif, puisqu'il y était déclaré « que les
statues de pierre qui se trouvent dans l'église du prieuré
de Solesmes, acquise par le requérant, le 4 avril 1791, ne
font point partie de son adjudication. »
Heureusement qu'il y avait un juge, non pas à Berlin,
mais à Wilna, où l'Empereur préparait son expédition de
Russie. Le 11 juillet 1812, fête de la translation de saint
Benoît, Napoléon signait un décret qui annulait l'arrêté
du Conseil de préfecture de la Sarthe, et déclarait que « ni
le procès-verbal d'expertise des maisons et terrains appar-
tenant au prieuré de Solesmes, ni le procès-verbal d'adju-
dication desdits objets ne font réserve des objets contestés ;
qu'au contraire, il résulte des expressions du procès-verbal
d'adjudication que les statues font parties nécessaires de
l'acquisition faite par le sieur Lenoir de Chanteloup. »
Les sculptures de Solesmes étaient sauvées et le décret
de l'Empereur accomplissait un autre décret de la Provi-
dence très-important pour la France et pour l'Eglise.
Il y avait alors à Sablé, un enfant qui aimait beaucoup
Solesmes. Dès l'âge de trois ans, il désignait à sa bonne,
le vieux prieuré comme but de ses promenades, et les
jours où le cloître s'ouvrait pour quelques fêtes mondaines,
il y entrait avec la foule. Ce n'était pas la musique et le
mouvement qui le captivaient, mais il s'extasiait devant
ces arcades, ces boiseries, ces tables et ces bassins qui
avaient servi aux moines. Tout lui semblait d'une grandeur
merveilleuse, et il ne se lassait pas de voir et de toucher.
Ses impressions étaient plus vives encore, lorsqu'il pouvait
se glisser dans l'église déserte, et contempler ce monde de
statues, ces Apôtres, ces anges, ces femmes, ce dragon à sept
têtes, tous ces personnages dont on avait peint les yeux et
qui semblaient le regarder et lui parler un mystérieux lan-
124 LES SCULPTURES DE SOLESMES
gage. Il questionnait alors, et son imagination recueillait
avec avidité tout ce qu'on lui racontait des religieux qui
avaient fait faire ces statues. C'étaient là ses histoires de
revenants, et les ci-devant bénédictins animaient sans doute
quelquefois les rêves de cet enfant qui devait les faire
revivre à Solesmes ; car cet enfant s'appelait Prosper
Guéranger.
La Providence le conduisit comme par la main, dans
sa vocation. Il s'y prépara par de fortes études. Au collège,
on l'appelait le moine, parce qu'il travaillait et lisait
comme un moine. Il officiait aussi déjà; il était chargé de
réciter les prières communes, lui qui devait remettre en
honneur les prières liturgiques de l'Église. Au séminaire,
étant sous-diacre, il rêva du Mont-Cassin avec un de ses
professeurs qui avait été élevé par un ancien prieur béné-
dictin.
Ce germe monastique se développa dans son âme forte
et fidèle. Lorsqu'il reçut à Tours l'onction sacerdotale, des
mains du successeur de saint Martin, il alla s'agenouiller
pieusement sur les ruines de Marmoutier. La révolution
de i83o le trouva parmi les défenseurs de la liberté reli-
gieuse de Y Avenir ; mais lorsque l'encyclique de Gré-
goire XVI eut séparé l'ivraie du bon grain, il quitta Lamen-
nais et entreprit pour l'Église, ces combats qui ont rempli sa
vie. La première conquête tentée fut le rétablissement des
ordres religieux en France. Le prieuré de Solesmes et ses
sculptures, si chères à son enfance, se présentèrent à sa
pensée, et ce fut là son objectif. L'entreprise était difficile.
Il avait contre lui l'hostilité ouverte du gouvernement et les
résistances craintives de l'autorité ecclésiastique. Il triom-
pha cependant.
Dieu avait préparé la victoire, en faisant échouer tout ce
qu'on avait tenté pour utiliser les bâtiments du prieuré.
Les propriétaires découragés se décidèrent à en vendre les
RETOUR DES BENEDICTINS 125
matériaux. L'église même devait être en partie démolie, et
si les sculptures du transsept étaient épargnées, elles pou-
vaient être, au premier jour, livrées aux fantaisies d'un
amateur. Les descriptions romantiques de Victor Hugo
dans Notre-Dame de Paris et les éloquents plaidoyers de
M. de Montalembert avaient mis en honneur les oeuvres du
moyen âge, et on peut dire que les monuments élevés par
Guillaume Cheminart et par Jean Bougler furent pour
beaucoup dans la conservation et la résurrection du monas-
tère de Solesmes.
Lorsque le marteau destructeur s'attaqua aux voûtes du
cloître, toutes les indécisions de l'évêque du Mans cessè-
rent, et l'autorisation d'acheter fut accordée à ceux qui
voulaient rétablir l'ordre de Saint- Benoît en France. Le
1 1 juillet encore, fête de la translation du saint Patriarche,
en i833, vingt et un ans après le décret impérial de
Wilna, l'église de Saint- Pierre de Solesmes fut réconciliée,
et les successeurs des ci-devant bénédictins en reprirent la
règle.
Nous n'avons pas à raconter la gloire nouvelle du prieuré
de Solesmes, comment il devint abbaye, et la citadelle de
la liturgie romaine, la forteresse sur laquelle flotte le dra-
peau de la monarchie pontificale, le rempart qui soutint
de si bons combats contre l'hérésie gallicane et les erreurs
contemporaines. Ce récit des temps héroïques de Solesmes
sera un des plus beaux chapitres de l'histoire de l'Église
de France, à notre époque.
Nous avons voulu seulement rattachera cet événement
les sculptures célèbres que nous avons étudiées et expli-
quées dans ce travail. Dieu se sert de tout pour accomplir
ses desseins. Sa sagesse s'est jouée dans l'univers, en
créant les astres qui parcourent l'immensité et les fleurs
qui parent nos campagnes. Sa Providence se plaît aussi à
se manifester dans les plus petits détails comme dans les
126 LES SCULPTURES DE SOLESMES
plus grandes révolutions des empires. La municipalité de
Sablé avait vendu et pillé le prieuré de Solesmes, mais
elle avait oublié dans la sacristie, les rameaux bénits qui
avaient servi aux moines en 1790. La Passion s'était renou-
velée dans l'Église, et le Christ paraissait bien mort. Mais
les Bénédictins de la congrégation de France retrouvèrent
les rameaux qu'avaient portés leurs ancêtres ; et ils les brû-
lèrent, selon l'usage liturgique, pour en faire des cendres.
Le phénix renaissait de ces cendres, et le futur abbé de
Solesmes put en marquer le front des témoins de cette
résurrection, et leur dire que ceux qui voulaient tuer le
Christ, n'étaient que poussière et retourneraient en pous-
sière, mais que le Christ ressuscité ne mourrait jamais.
XII
SAINT-PIERRE DE SOLESMES
PLAN PRIMITIF DE L.' ÉGLISE. SES MODIFICATIONS JUSQU'A NOS JOURS.
Nous avions pensé avoir suffisamment expliqué, dans
notre étude sur les sculptures de Solesmes, le plan primi-
tif de l'église de Saint- Pierre, et montré clairement qu'elle
avait été plutôt agrandie que diminuée; mais la Basilique
à trois nefs a encore des partisans, et dans la brochure où
un si juste et si touchant hommage est rendu à la mémoire
de Dom Guéranger, l'auteur croit devoir renouveler et
développer ce que le vénérable Abbé avait dit dans son
Essai historique. Nous avions discuté longtemps avec
lui nos explications, et lorsque nous eûmes imprimé notre
travail, il parut en adopter toutes les conclusions. Restait-
il quelques doutes dans son esprit, et voulut-il nous les
cacher avec cette bonté qui lui était si ordinaire ? Nous
l'ignorons, mais nous acceptons cette défense posthume de
son opinion, sachant très-bien l'autorité que doit avoir la
parole du Maître et du Père. Si nous osons la contredire,
c'est qu'à son exemple, nous mettons la vérité au-dessus
des personnes, et que nous ne croyons pas manquer à sa
chère et sainte mémoire, en ne pensant pas comme lui, sur
une question purement archéologique.
Nul n'admire plus que nous, tous les mérites de Dom
Guéranger; il a fait mieux que de l'archéologie, en renou-
velant parmi nous la liturgie romaine; et en fait de doc-
128 LES SCULPTURES DE SOLESMES
trine, il partageait, pour ainsi dire, l'infaillibilité pontifi-
cale. Mais il était trop savant pour ne pas reconnaître qu'il
ignorait quelque chose, et nous l'avons entendu souvent
plaisanter avec autant de simplicité que d'esprit, sur son
incompétence mathématique. Pourquoi s'étonner que, faute
de quelques notions pratiques en architecture, il n'ait pas
résolu tous les problèmes que lui présentait sa chère église
de Solesmes ?
Du reste son défenseur est beaucoup plus affirmatif que
lui et s'égare aussi bien davantage. Il reconnaît du premier
coup à* œil le caractère du XI e siècle, donne la date et la
raison de la suppression des nefs collatérales, et raconte
comment les arcades en plein cintre de la nef principale
ont été fermées et les murailles reconstruites avec des
matériaux de rencontre. Nous essayerons de maintenir ce
que nous avons dit dans notre premier travail ; et pour
démontrer que des nefs collatérales n'ont jamais existé,
nous nous servirons des preuves employées pour établir
le contraire. Nous soumettons le débat aux archéologues
et surtout aux architectes qui voudront bien étudier avec
nous la question, et nous nous en rapporterons à leur
jugement.
Nous avons dit et nous répétons que l'église du
prieuré de Solesmes, fondé en ioio par le seigneur de
Sablé, Geoffroy le Vieux, devait ressembler à toutes les
petites églises romanes bâties à cette époque dans nos
contrées; qu'elle présentait la forme régulière d'une croix
latine et qu'elle s'étendait depuis l'abside circulaire retrou-
vée au chevet de l'ancien chœur, jusqu'à la tour qui s'éle-
vait sur sa façade d'entrée. Nous ajoutions qu'elle avait
été prolongée au xiv e siècle, jusqu'à la porte actuelle dont
la date est écrite sur ses colonnettes et ses charmants chapi-
teaux; qu'enfin après sa ruine presque complète par les.
Anglais, elle avait été restaurée, voûtée et décorée aux
PLAN PR[MITIF DE L'ÉGLISE 129
xv e et xvi e siècles, par les grands prieurs de Solesmes, Phi-
libert de la Croix, Guillaume Cheminart et Jean Bougler.
Comme première preuve de ce que nous voulons établir,
nous présenterons le plan général de l'église, relevé en
i863 par M. David, l'habile architecte du Mans, avant la
construction du nouveau chœur et l'addition des chapelles
ouvertes sur la nef. Le travail de ce témoin impartial nous
fait connaître l'état de l'église avant la Révolution, et cor»-
firme pleinement notre système. Dans toute la partie que
nous attribuons au xi e siècle, les fondations et les murs
ont un mètre d'épaisseur, tandis que dans la partie ajoutée,
selon nous, au xiv% les murs n'ont que 70 centimètres.
Comment expliquer cette différence, si tout l'édifice était
de la même époque ? La tour s'y dessine avec ces contre-
forts d'angle et son escalier extérieur, et ne laisse aucun
doute sur sa forme primitive; car nous ne pouvons admet-
tre qu'elle eut, dans l'origine, une forme rectangulaire, et
que ce soit Jean Bougler qui lui donna la forme carrée
quelle affecte encore aujourd'hui. Une tour dont les côtés ne
seraient pas égaux, offrirait un phénomène archéologique
très-extraordinaire au xi e siècle,et sa quadrature au xvi e , sans
être aussi merveilleuse que celle du cercle, aurait entraîné un
ramaniement plus difficile que sa réédification complète.
Cette singulière hypothèse vient d'une interruption dans
l'appareil ancien, à l'angle de la façade méridionale. Cette
interruption a été causée par un accident, par une lézarde
qui a nécessité de ce côté, un contrefort supplémentaire;
mais les arêtiers sont restés les mêmes. La grande ogive du
xiv e siècle, qui se voit au-dessus des voûtes, a remplacé la
façade d'entrée, dont on aperçoit un reste de mur restauré,
près de la statue de saint Pierre,et dont on doit retrouver les
fondations sous le dallage de l'église. Jean Bougler a
exhaussé la tour sans l'élargir, et il est facile de suivre son
travail au-dessus de l'appareil où est placée la fenêtre.
9
l3o LES SCULPTURES DE SOLESMES
Ne multiplions pas les problèmes et contentons-nous de
celui que nous offre la position du clocher sur la seconde
travée, au lieu d'être, comme à l'ordinaire, sur l'entrée ou
au centre du transsept. Nous l'avions expliquée par l'agran-
dissement de l'église au xiv* siècle. On propose une solu-
tion plus plausible. Ce serait d'admettre que la première
travée était primitivement un narthex à Ventrée de
l'église. Narthex est le nom un peu ambitieux des porches
ouverts ou fermés qui précèdent quelquefois nos églises,
et qui en sont une dépendance extérieure et séparée. Quand
ce porche, ce narthex a-t-il été changé en travée? Au
xiv f siècle sans doute, comme l'indique le style du portail.
Mais alors on a donc supprimé l'ancienne entrée de l'église,
ainsi que nous l'avons expliqué; l'église a été plutôt aug-
mentée que diminuée, et il ne faut pas regretter l'ampleur
de la Basilique romane qui n'était plus au XV e siècle
qu'une grande chapelle.
Si l'église a gagné en longueur, a-t-elle du moins perdu
en largeur, par la destruction des nefs collatérales ? C'est ce
que nous allons maintenant examiner.
Les nefs collatérales sont très-rares au xi e siècle. Ce ne
fut que dans le développement prodigieux de notre archi-
tecture, à la fin du xn e siècle, qu'elles furent généralement
adoptées pour nos grandes dathédrales. L'archéologie nous
montre une certaine hiérarchie, une paternité, une filia-
tion dans la construction des églises du moyen âge. Lors-
qu'un édifice important s'élève dans une contrée, il devient
le type des églises secondaires qui en imitent le caractère
et les dispositions. Cette loi est plus évidente encore dans
l'architecture monastique. Les abbayes mères donnent le
plan et le style des monastères qu'elles fondent.Àussi existe-
t-il une architecture spéciale pour les différents ordres
religieux, pour les Bénédictins comme pour les Domini-
cains et les Franciscains. Elle peut varier selon les temps,
OBSTACLES AUX NEFS LATERALES l3l
mais elle porte toujours l'empreinte de leur esprit et de
leur règle.
Au xi e siècle, la cathédrale d'Angers n'avait pas plus de
nefs collatérales que Saint- Pierre de la Couture du Mans,
qui donna son nom et ses religieux au prieuré de Soles-
mes. N'est-il pas de toute invraisemblance que ce petit
prieuré, plus ambitieux que sa mère, ait rejeté son exem-
ple, pour donner à son église une largeur très-dispropor-
tionnée à sa longueur ?
Nous ne demanderons pas à ceux qui supposent des
nefs collatérales, comment elles pouvaient se rattacher
au transsept, nous leur proposerons une difficulté plus
grande. Comment expliquer, avec des nefs collatérales,
l'existence des contreforts ? Les contreforts des églises sont
extérieurs; ceux de Saint- Pierre de Solesmes auraient été
intérieurs, et auraient intercepté à moitié les nefs col-
latérales. Non-seulement il existe des contreforts droits,
parallèles aux murs de l'église, et des contreforts d'angles
sur la façade du clocher, mais il se trouvait, sur les deux
côtés, des constructions qui rendaient impossible « cette
ampleur de basilique « qu'on veut donner à une église de
prieuré.
Le plan dressé en i863 indique, au nord, non-seule-
ment un massif énorme de maçonnerie dans lequel on a
pratiqué, de nos jours, le passage conduisant au cloître,
mais encore un escalier dont on a supprimé la partie
inférieure pour construire la chapelle de Sainte-Scholas-
tique(Plan n° 19). A la suite de cet escalier, était un pas*
sage communiquant avec les anciens bâtiments (n° 16);
puis une salle voisine du transsept, dans le mur duquel fut
ouverte, au xvn e siècle, une porte pour arriver directe-
ment au chœur (n° 17). De ce côté, par conséquent, il n'a
pu exister de nef collatérale.
Du côté opposé, c'est-à-dire au midi, le plan indique une
t
l32 LES SCULPTURES DE SOLESMES
construction qui rend également une nef impossible. C'est
la chapelle funéraire des seigneurs de Sablé (n° i3). Cette
salle voûtée, placée en face de l'autel [Essai hist.) date-
t-elle de la fondation du prieuré, nous l'ignorons ; mais
elle existait du moins au xn e siècle. Au xi% ce n'était pas
encore l'usage d'ensevelir dans les églises. Les grands
seigneurs eux-mêmes se faisaient enterrer, le long des
murs, sous l'égout des toits ou dans des parties dépen-
dantes de l'église; ce fut à la fin du siècle suivant que les
morts furent placés à l'intérieur, avec des statues et des
dalles commémoratives. (Dictionnaire d'Architecte t. IX.)
En 1 1 70, Robert IV, seigneur de Sablé, fit une fondation
pour le repos de l'âme de son frère Geoffroy, enterré dans
l'église de Saint-Pierre de Solesmes, devant V autel du
Crucifix (n° 14). Son tombeau y fut conservé jusqu'à la Ré-
volution et les religieux de la Congrégation de Saint-Maur
entretenaient une lampe « à l'entrée de son caveau, dans
la chapelle de Notre-Seigneur (1). » Ce caveau, cette salle
voûtée était de niveau avec l'église et s'étendait sur l'em-
placement des chapelles de Saint-Joseph et de Sainte-
Cécile. Il est impossible, par conséquent, d'admettre au
midi une nef latérale.
Supposera-t-on que les nefs latérales existaient avant ces
constructions, dans des temps pour ainsi dire préhistori-
ques? Il faudrait au moins montrer des fondations pour
prouver leur existence. Le plan de i863 n'en indique pas,
et nous n'en n'avons pas vu trace, lorsqu'il fallut déblayer
le terrain de l'ancien cimetière pour bâtir, en 1873, la cha-
pelle de Saint-Martin. Les tombes étaient placées au-des-
sus du dallage de l'église que nous croyons avoir été
(1) Par un triste retour de la fortune, la statue mutilée de Geoffroy
est maintenant de faction à l'entrée de la vacherie. Un archéologue s'est
permis de dire que le chevalier des Croisades était devenu connétable,
cornes stabuli.
ARCADES DE L'ÉGLISE l33
exhaussé, à en juger par le soubassement du portail. On
nous assure cependant que, vers 1848, on retrouva en cet
endroit, les fondations d'un ancien mur. Elles pouvaient
appartenir aux bâtiments que Jean Bougler fit élever de
ce côté, pour y placer Taumônerie et la librairie qui existe
encore (1).
Ainsi, d'après l'époque de sa fondation et d'après ses
dimensions, d'après les contreforts et les constructions pla-
cées des deux côtés de la nef, nous nous croyons en droit
de dire que jamais l'église du prieuré de Solesmes n'a eu
et n'a pu avoir des nefs collatérales.
Mais nous ne nous contenterons pas de ces preuves
extérieures ; nous allons entrer dans l'église et trouver à
l'intérieur, dans les raisons mêmes qu'on nous oppose, des
preuves plus évidentes encore.
« En pénétrant dans la nef, dit l'auteur, on reconnaît
du premier coup d'œil, le caractère du xi° dans toute
la partie inférieure de l'édifice, jusqu'à la corniche en
échiquier, rétablie dans ces dernières années, à la naissance
des fenêtres, d'après les indications anciennes. » C'est là le
point à discuter, et nous déclarons qu'après un examen
très-attentif et une minutieuse analyse, nous n'avons pu
juger de la même manière « l'ensemble de cet édifice
par les arcades qui restent encore debout dans la nef et
qui ont le caractère solide et imposant de l'architecture
monastique du xi° siècle. »
Il est évident que toute la discussion doit porter sur ces
arcades, qu'on fait remonter à l'époque de la fondation.
Nos contradicteurs s'en font une preuve qu'ils croient
irréfutable, et c'est à travers ces ouvertures que leur
imagination aperçoit les nefs collatérales que nous avons
inutilement cherchées au dehors. Examinons leurs argu-
(1) Essai historique, p. 45.
l34 LES SCULPTURES DE SOLESMES
ments, qui se résument en trois points : La forme des
arcades, leur appareil et leur ornementation.
La forme des arcades indique-t-elle le xi § siècle ? On
nous accordera d'abord que tout arc en plein cintre n'est
pas nécessairement du xi a siècle. Cette forme antique fut
merveilleusement employée au xn% et après la période
ogivale, où prévalurent les arcs brisés de tout genre, elle
reparut victorieusement au xvi e siècle. L'art de la Renais-
sance a naturellement quelques rapports avec l'art roman,
parce qu'il s'inspira des mêmes types. Les arcades de
Solesmes ont-elles les caractères du xi" siècle ? L'arcade
romane est basse de proportion ; ses pieds-droits sont peu
élevés, et l'arc qui les couronne est un demi-cercle, un plein
cintre parfait. L'archivolte est composée d'un ou deux
rangs de claveaux dont le second est orné quelquefois
d'une moulure. Le caractère principal de l'ensemble est
la simplicité et la force. Les piliers qui séparent les arcs
sont cylindriques ou carrés, quelquefois ornés de colonnes
sur les faces ou aux angles.
Les arcades de Solesmes ne ressemblent en rien aux
arcades romanes (i). Les pieds-droits sont très-élevés pour
la largeur, et l'arc qui repose sur l'imposte, au lieu d'être
formé par un demi-cercle, est un arc surhaussé dont le
point de centre est au-dessus de sa base. Il est terminé par
un seul rang de claveaux grossièrement entaillés. Il nous
est donc impossible de voir dans ces arcades « le carac-
tère solide et imposant de l'architecture monastique du
xi e siècle. »
Dans l'analyse archéologique d'un monument, rien ne
doit être négligé, et l'appareil est assurément un des élé-
(i) Les architectes qui ont tracé l'arcade d'encadrement de la statue de
Saint-Pierre et qui ont restauré les portes de l'église paroissiale de So-
lesmes, en conviendront certainement; car ils ont très-bien saisi les
caractères et les proportions du plein cintre roman.
ARCADES DE L'ÉGLISE l35
ments qu'il faut le plus étudier. Un savant religieux, que
nous ne nommerons pas, pour adoucir le regret que nous
avons de le contredire, croit reconnaître dans les arcades
en discussion, non-seulement l'appareil, mais encore la
taille des pierres du xi e siècle.
L'appareil, nous pouvons le lui accorder, quoiqu'il ne
fasse pas honneur à l'époque, mais ce sera pour en tirer
une preuve en notre faveur. L'appareil n'a rien de cette
régularité antique que conserve encore l'architecture
romane : il est inégal, grossier, et ressemble aux mau-
vaises constructions de toutes les époques. L'auteur de la
brochure croit « ces arcades reconstruites avec des maté-
riaux de rencontre, mais en conservant scrupuleusement
le nombre et la forme des pierres, ainsi que l'épaisseur du
mortier qui les unit. » Nous trouvons cette remarque
très-juste et nous en faisons notre profit.
Ce n'est pas par une fidélité archéologique, aussi niaise
qu'inutile, que le nombre, la forme des pierres et l'épais-
seur du mortier qui les unit ont été conservés, c'est, selon
nous, que ces arcades ont été taillées dans un mur plein du
xi e siècle, et qu'on s'est contenté, pour les parements, du
hasard des pierres et du mortier. Peut-on supposer un ins-
tant que, si ces pieds-droits avaient été bâtis dès l'origine,
tels qu'ils sont maintenant, on n'aurait pas mis une certaine
régularité dans l'appareil des angles ? Un architecte, un
maçon admettront-ils que ces piliers destinés à soutenir
la retombée des arcs et à séparer des nefs, ont été faits
primitivement sans forme carrée et sans assises régulières ?
Cela dépasse toute vraisemblance. Quant à la taille des
pierres, il y a une telle variété, une telle confusion de
procédés et d'instruments, qu'il est impossible d'en rien
conclure. Les marteaux de toute forme, la brette, la bou-
charde, le ciseau ont laissé leur empreinte sur ces murs ; le
marteau taillant, qui fut l'outil le plus employé au xi e siècle,
l36 LES SCULPTURES DE SOLESMES
Test encore de nos jours, et il y a beaucoup de pierres où des
ouvriers contemporains pourraient indiquer leur travail.
L'ornementation des arcades est peu abondante et ne
rappelle en rien la richesse des cordons qui entourent les
tympans des églises romanes. Elle consiste dans quelques
pal mettes et quelques bandes en damier maigrement sculp-
tées aux impostes, sur lesquelles reposent les arcs. Ces
dessins se retrouvent quelquefois au milieu des ornements
si variés du xi e siècle, mais ils appartiennent surtout à
l'époque de la Renaissance. Nous en citerons un exemple
intéressant pour Solesmes. La frise du petit dôme qui ter-
mine la flèche nord de la cathédrale de Tours est ornée
d'un damier; et cette flèche a été terminée en i5i8,par le
neveu de Michel Colombe, qui travailla, comme nous
l'avons dit, au tombeau de Notre-Seigneur.
A quel siècle donner ces palmettes et ce damier ? la
réponse est écrite dans la pierre. Au xi e siècle, les ouvriers
ne craignaient pas les pierres dures, et leurs outils étaient
rudement trempés pour les tailler. Ce sont eux qui ont
façonné le fragment et le chapiteau de colonne qui déco-
rait la petite fenêtre de la crypte. Au xvi e siècle, au con-
traire, toute l'ornementation est en pierre tendre. Qu'on
examine les moulures de nos arcades, et on verra qu'elles
sont sculptées dans une pierre bien moins dure que l'ancien
appareil, où elles ont été ajoutées par bandes peu pro-
fondes. Quelques-unes même ont dû être refaites, tant
elles étaient détériorées. Cette différence de pierre et cette
manière de la placer confirment tout notre système.
Un religieux de Solesmes traitait de nécromancie la
science archéologique de nos jours, et il avait un peu
raison. L'archéologie doit évoquer les morts et leur deman-
der ce qu'ils ont voulu faire et les moyens qu'ils ont pris
pour réussir. Ils répondront : leurs voix sortiront des
pierres : lapides clamabunt. Les arcades de Solesmes,
ARCADES DE JEAN BOUGLER J^J
par leur forme, leur appareil et leurs ornements, nous
crient qu'elles ont été faites au xvi e siècle, qu'elles ont
été taillées dans un vieux mur du xi° siècle, qu'elles n'ont
jamais servi à unir des nefs collatérales à la nef principale,
et qu'elles n'ont eu, dans la pensée de l'architecte, qu'une
valeur décorative.
Lorsque Jean Bougler entreprit de continuer et de ter-
miner la restauration de l'église de Solesmes, commencée
par Philibert de la Croix, il fallait, pour mettre les voûtes
au niveau de celle du chœur, élever les murs et remplacer
les petites fenêtres romanes qui éclairaient la nef, par des
fenêtres plus grandes et plus en harmonie avec le nouveau
style. Les architectes du xvi e siècle, plus habiles décora-
teurs que savants constructeurs, dessinèrent sur les côtés
de chaque travée, une double arcade qu'ils taillèrent dans
l'ancien appareil, sans se donner la peine de refaire les
angles des pieds-droits. Les arcs surhaussés qu'ils placè-
rent sur des impostes en pierre tendre, offrent seuls une
certaine régularité dans les claveaux ; mais ces claveaux
sont simplemeut appliqués sur le massif de maçonnerie
dans lequel est creusé le plein cintre. On ne pouvait pro-
céder plus économiquement; et cependant cette décoration
est suffisante ; elle orne le mur nu du xi e siècle et sert de
base à la fenêtre placée dans la partie supérieure.
Cette décoration fut continuée dans toute la nef. Elle se
retrouve même sous le contre-mur qu'on fut obligé de
bâtir à l'intérieur pour supporter la flèche, et elle existe
dans la dernière travée, entre le clocher et la façade. En
cet endroit même, les arcades sont mieux construites,
comme on peut le voir encore dans la petite chapelle de
Saint-Martin. Les claveaux, bien appareillés, forment un
arc régulier qu'on apercevait autrefois à l'extérieur, et
c'est cet arc qui a fait supposer des nefs collatérales. Cet
arc décoratif était aussi un arc de décharge ; il fallut rebâtir
/
l38 LES SCULPTURES DE SOLESMES
au xvi e siècle, le mur du xiv 6 , qui était plus faible que celui
du xi ê , et qui avait sans doute plus souffert de la dévastation
dont les traces sont si visibles sur la façade. Cet arc cepen-
dant pouvait, à la rigueur, servir de passage, non pas à
une nef latérale qu'aurait intercepté le contrefort d'angle du
clocher, mais à un des bâtiments construits à cette époque
par Jean Bougler. Les corbeaux qu'on voit au-dessous de
la fenêtre ont pu supporter une charpente, mais n'ont
jamais servi à des bas-côtés romans qui auraient été
voûtés. Ces arcades sont le grand argument et l'excuse de
ceux qui défendent les nefs latérales. Il est évident pour
nous qu'elles sont l'œuvre de Jean Bougler. Non-seule-
ment il les a adoptées, comme système décoratif, mais il
a voulu, en les pratiquant dans les anciens murs, mettre
l'église en communication avec la chapelle funéraire des
seigneurs de Sablé et la salle opposée, dépendante du
monastère. Ces arcades ne consolidaient pas les murs;
elles furent sans doute une des causes de la catastrophe
survenue dans la voûte du transsept (n° 9). Aussi c'est à
cetteépoque, lorsqu'on fut obligé de construire les deux arcs
de soutènement (n° 10) que nous placerions le remplis-
sage des arcades « avec des matériaux de rencontre. »
Nous croyons même que c'est l'arcade imprudemment
pratiquée dans la base méridionale du chœur qui a déter-
miné l'accident dont nous voyons les traces, et qui a néces-
sité, en cet endroit, un contrefort supplémentaire. Il a
fallu boucher l'arcade et bâtir à l'intérieur un contre-mur
(n° 20) pour supporter l'exhaussement du clocher.
Nous ne savons si nous avons enfin réussi à faire par-
tager notre conviction à tous nos lecteurs; il nous semble
cependant qu'on peut lire maintenant, sur le plan dressé
en i863, l'histoire archéologique de l'église abbatiale de
Saint- Pierre deSolesmes.
Au commencement du xi e siècle, en 1010, date de sa
DATES DES CONSTRUCTIONS DE l'ÉGLISE l3g
fondation par Geoffroy le Vieux, l'église du prieuré de So-
lesmes ressemblait aux églises romanes de cette époque, et il
serait facile à un architecte d'en dessiner la restitution. Elle
présentait une croix latine avec son abside circulaire (n° i),
son transsept et sa nef terminée par une tour carrée sur
laquelle s'élevait le clocher. Le chœur était éclairé par trois
ou deux petites fenêtres à plein cintre, et les murs du trans-
sept et de la nef étaient percés par des fenêtres semblables à
celle qu'on retrouve dans le pignon du nord, au-dessus des
voûtes. L'élévation de l'église est fixée par les rampes des
anciens pignons, exhaussés au xv c siècle. L'abside était
peut-être voûtée, ainsi que le dessous du clocher, à la hau-
teur de l'arc qu'on a audacieusement reporté au niveau
des voûtes actuelles (n° 18); le reste de l'église était couvert
par un toit dont les charpentes étaient apparentes. Le clo-
cher qui devait ressembler à celui de Sablé, avait une* fe-
nêtre dont la fenêtre actuelle n'est qu'un souvenir. Les deux
colonnes accouplées en proviennent sans doute, mais son en-
cadrement est moderne, et n'a aucune forme archéologique.
En 1 1 70, fut sculpté le tombeau de Geoffroy, dont nous
avons parlé, et probablement construit le caveau des sei-
gneurs de Sablé, en face de l'autel du Crucifix, où se trou-
vent maintenant les chapelles de Saint-Joseph et de Sainte-
Cécile (n° 14).
Au xiv e siècle, l'église fut agrandie depuis la tour jusqu'à
la façade, dont le portail offre tous les caractères de cette
époque (n 08 23, 24). Cet agrandissement eut lieu sans doute
vers 1370, sous le priorat de Guillaume Patry, qui défen-
dit les privilèges du monastère et fit construire la chaussée
et l'écluse de la Sarthe.
Peu de temps après commencèrent les ravages des
armées anglaises. En 1425, la dévastation est complète; le
prieuré est incendié et l'église ruinée, comme le témoigne
encore l'état de la façade.
140 LES SCULPTURES DE SOLESMES
En 1477, après des réparations provisoires, Philibert de
la Croix entreprend la restauration de l'église. Il rebâtit le
chœur, le ferme par un mur droit, appuyé sur le mur cir-
culaire de la crypte, change les fenêtres et construit la voûte
qui sert de modèle à toutes les autres. Il commence sans
doute l'embellissement de la chapelle de Notre-Seigneur
où est le groupe de la Pietà.
Son œuvre est continuée par ses successeurs, Mathieu
de la Motte (1480) et Guillaume Cheminait (1485). C'est ce
prieur qui fait exécuter par les tailleurs cTytnaiges de
Tours, avec la protection de Jean d'Armagnac et les lar-
gesses du Roi, le tombeau de Notre-Seigneur terminé en
1496. KAROLO VIII REGNANTE (n° 7).
Jean Bougler, qui remplace Moreau de Saint-Hilaire en
i5o5, donne à l'église de Solesmes toute sa splendeur. Il
bâtit en 1 538, les voûtes du transsept(n°8), reprend lagrande
nef et en élève les murs, les orne d'arcades et de fenêtres,
consolide la tour et la surmonte d'une flèche d'une grande
hardiesse. Il appelle enfin, pour rivaliser avec les artistes
français, des artistes d'Anvers, les frères Vriendt Floris, ar-
chitectes, peintres et sculpteurs, qui exécutent cette chapelle
merveilleuse, ce poème en l'honneur de la Vierge, d'après
le programme théologique du savant prieur de Solesmes.
Leurs portraits servent de signature à leur œuvre et ils
inscrivent en partant, sur une colonne, la date de i553.
Vers la fin du xvi e siècle, bouleversement arrivé dans
la chapelle de Jean Bougler ; chute de la voûte et dégâts
dans les parties supérieures. — Construction de deux grands
arcs de soutènement dans le transsept (n° 10); transport de
la colonnade qui faisait face à l'autel de la Pâmoison, dans
la chapelle de droite.
Sous Henri IVouLouisXIII,réparationsdéfectueusesdes
groupes de l'Assomption et de l'Apocalypse. Exécution des
sculpturesreprésentant l'Enfant Jésus au milieu des docteurs.
DATES DES CONSTRUCTIONS DE"VÉGLISE 141
Ouverture de la porte communiquant avec le cloître
(n° 17). Boiseries et stalles du choeur.
Dans la première moitié du xvn e siècle, décadence spi-
rituelle et matérielle du pieuré, causée par le régime de la
commende.
1670. — Introduction de la réforme de la congrégation
de Saint-Maur. Réparation de l'église ; autels et pavages
en marbre.
1682. 16 juillet. — Renversement de la flèche de Jean
Bougler par un orage.
1722. — Reconstruction du prieuré par le marquis de
Torcy, seigneur de Sablé.
1731. 17 août. — Pose de la première pierre du dôme
polygonal qui couronne maintenant le clocher.
1791. 4 avril. — Vente révolutionnaire du prieuré et
acquisition par M. Le Noir de Chanteloup.
1807. — Prétentions du Préfet de la Sarthe sur les Saints
de Solesmes. Procès-verbaux du sieur Renouard et déci-
sion du Conseil d'Etat.
18 12. 11 juillet, jour de la translation du corps de saint
Benoît. — Décret impérial de Wilna qui conserve les
sculptures de Solesmes.
i83i. — Mise en vente des bâtiments et de l'église
du prieuré.
i832. — Démolition partielle des voûtes du cloître.
Acquisition du prieuré par les futurs Bénédictins.
i833. 11 juillet. — Installation de la nouvelle commu-
nauté.
i838. — Modification du chœur. Autel placé à la
romaine. Creusement de la crypte de Saint-Léonce.
i863. 14 avril. — Pose de la première pierre du nou-
veau chœur.
14* LES SCULPTURES DE SOLESMES
i865. — Consécration du maître-autel. Translation de la
porte extérieure de la chapelle de Jean Bougler à l'entrée
de la sacristie.
Construction successive des neuf chapelles delà nef, jus-
qu'en 1873.
1875. 3i janvier. — Réouverture de la crypte pour y
déposer le corps du Révérendissime Père Abbé Dom Pros-
per Guéranger.
Cette date, nous l'espérons, ne sera pas la dernière de
l'histoire artistique de l'abbaye de Solesmes. L'œuvre du
grand Àbbé continuera à se développer par les bénédic-
tions qu'il lui enverra du ciel. L'art prêtera encore son
concours aux beautés du culte qu'il a fait refleurir dans
cette chère église, enrichie par sa vie et sa mort. L'archi-
tecture réparera et complétera ce qu'ont fait tant de siècles.
La peinture ornera de ses pieuses images les murs et les
fenêtres. La sculpture surtout voudra honorer la mémoire
de celui qui a sauvé un de ses chefs-d'œuvre. Il est regret-
table sans doute, que la tradition de l'Église et les conve-
nances liturgiques ne permettent pas d'élever au-dessus
de la crypte où sa dépouille mortelle repose, un tombeau
qui nuirait aux cérémonies et interromprait les proces-
sions; mais Dom Guéranger ne mérite-t-il pas une place
parmi les Saints de Solesmes et ne doit-il pas être repré-
senté tel que nous l'avons vu, au jour de ses triomphantes
funérailles, au milieu de ces statues qu'il aima dès son
enfance, sous les regards de Notre-Dame-la-Belle, de la
Vierge Immaculée, qu'il a tant glorifiée dans son âme et
dans ses écrits ?
' Entrée au Monasi
Pl> de l'Église de S t Pierre
de solesmes
EGLISE DE SAINT-PIERRE DE SOLESMES
EXPLICATION DU PLAN.
Le plan que nous donnons a été photographié et gravé
sur le plan relevé en i863, par M. David, architecte,
avant la construction du nouveau chœur et des neuf cha-
pelles ouvertes sur la nef. Les parties noires indiquent les
constructions du xi e siècle; les parties ombrées par des
hachures indiquent les constructions postérieures.
i . — Abside circulaire de l'église primitive. La crypte était éclairée par
une petite fenêtre dont la colonnette existe encore. La crypte s'éle-
vait au-dessus du sol de l'église. C'était une ressemblance de plus avec
Saint-Pierre de la Couture, dont le chœur domine la nef qui n'a pas de
bas-côtés.
2. — Mur droit, bâti par Philibert de la Croix, sur le mur circulaire de la
crypte. La fenêtre qui l'ornait a été reproduite au chevet du nouveau
chœur.
3. — Massif de maçonnerie retrouvé sous le dallage; il pouvait servir de
base à l'autel.
4. — Voûte bâtie par Philibert de la Croix. Elle a servi de modèle aux
autres.
5. — Entrée de la sacristie, où a été placée l'ancienne porte extérieure de
la chapelle de Jean Bougler (n° 17).
6. — Chapelle du Crucifix, où a été transportée la colonnade qui faisait
face à la Pâmoison.
7. — Calvaire et tombeau de Notre-Seigneur, exécutés par Michel
Colombe. Il existe sur le bord du voile de la Vierge, une ornementa-
tion en lettres gothiques qui semblent former une inscription; malgré
tous nos efforts, nous n'avons pu la déchiffrer. Le texte serait tiré pro-
bablement des Psaumes ou du Cantique des cantiques. On nous a
signalé aussi sur la ceinture du personnage qui tient le linceul à la
tête de Notre-Seigneur, des lettres où on croit lire le nom de Joseph
d'Arimathie. Dans ce cas, Jean d'Armagnac sera : '«possédé de son rôle
historique et ne serait plus que le seigneur de Sablé. Une étude plus
attentive des trois grandes statues de l'Ensevelissement nous fait attri-
144 LES sculptures de solesmes
buer à un sculpteur italien, Notre-Seigneur, et Jean d'Armagna
aonnage à turban serait de l'atelier de Michel Colombe, et
ment de l'artiste qui a fait la statue de saint Pierre.
8. — Voûtes construites par Jean Bougler.
— Voûte reconstruite au commencement du xvn* siècle.
— Arcs de soutènement pour fortifier les voûtes du transs
— Sculptures de la Pâmoison et de l'Apocalypse.
— Ensevelissement de la Vierge et Assomption.
— Chapelle funéraire des seigneurs de Sablé. Elle était vo
plain-pied avec l'église; à l'ouverture, en face de l'autel du
était entrenue une lampe.
14. — Enfoncement où était placé le tombeau de Geoffroi, mor
t5. — Porte de communication de la nef à la chapelle des sei
Sablé; elle a pu être ouverte par les Bénédictins de Saint-Mai
ifi. — Ancienne porte d'entrée des religieux dans la nef.
17. — Porte ouverte après le déplacement de la colonnade de I.
de Jean Bougler, afin d'arriver directement au choeur sans f
18. — Arc du côté oriental du clocher; il a été élevé à la ht
voûtes par les Bénédictins de la Congrégation de France. Il
la hauteur de l'église primitive.
10,, — Escalier pour monter au clocher. La partie inférieure !
primée pour construire la chapelle de Sainte-Scholastique. C
avait deux portes: l'une à l'intérieur, l'autre à l'extérieur; ce
rait à prouver qu'il n'y avait pas Je bas-côtés. Il n'y aurait
porte, si l'escalier eût été renfermé dans l'église.
20.— Contre-mur intérieur construit par Jean Bougler pour
le clocher.
21. — Mur de la façade primitive dont on peut retrouver les i
sous le dallage. On en voit encore un reste qui a été répai
contre-mur, près de la statue de saint Pierre.
21. — Contreforts de la nef et de la tour. Ceux de la façadt
l'angle; ce qui serait inexplicable, si l'église primitive avait <
gueur actuelle.
î3. — Prolongement de l'église au xiv« siècle. Les murs ont
mètres de moins que ceux du xi" siècle. Ils ont dû être r
midi, par Jean Bougler.
24. Porte du xiv e siècle, ruinée par les Anglais. Jean Bougler I
vée, en remplissant de moellons l'élégante arcature qui la su
afin de pouvoir construire au dessus la grande fenêtre et le
la façade. La base des colonnettes et la petite porte bouchét
près de la grande, peuvent faire croire que le sol de l'éj
exhaussé.
! ■■ •
I
FA2258.744.2
3 2044 033 793 837
i :
I !
4
»
*'
V
il
This book should be returned to
the Library on or before the last date
stamped below.
A fine of five cents a day is incurred
by retaining it beyond the specified
time.
Please return promptly.
OtfrmiiSlA
FA 21^8, 7HM^
AUTHOR
Co^Vîer, E
TITLl
6ATK OUI
BORROWER'S NAMI
/ *
rem
S-tUUt£t
FllED
FEB15 , 9 4 /
Eft
198t>
• -: i
arn /> o ^
V
te^A